Les juke-boxes modernes



« El Malecón » (la Jetée havanaise) est comble. Ce morceau de mur qui nous sépare de la mer semble ne pas avoir d’espace pour un autre être humain. Il faut « lutter » pour un petit morceau au milieu de cette chaleur suffocante. Ensuite la brise caresse, le son des vagues détend et le bleu ou l'obscurité inondent tout. Le mystère marin œuvre pour le miracle de la paix intérieure, même si ce n’est que pour le temps que dure la tombée du jour, même quand c’est seulement un mirage pour quelques existences.  

Connu parmi les gens comme le grand sofa de la ville, cet espace est perçu comme une extension naturelle de la maison. « El Malecón » se confond avec les morceaux de vie de ceux qui le choisissent. Souvent il ne s’agit même pas d'une option consciente, ce sont les pas qui finissent ici. Territoire limitrophe, site des rencontres : d'un côté le paysage urbain avec ses urgences, de l'autre l'eau et ses murmures. Là, tous se rassemblent. Il n'y a pas de distinctions.

Au milieu de la quiétude apparaissent les juke-boxes modernes. Ils respirent. Ils se déplacent. Ils ont un vaste répertoire et marchent avec des instruments démantibulés sur l’épaule. Ils proposent et écoutent des suggestions. Ils jouent, ils chantent et interprètent leur petite saynète en échange de quelques pièces. Tous les âges sont ici représentés. Ils parcourent maintes et maintes fois les sept kilomètres qui séparent la ville de l'immensité bleue. Parfois ils font de la musique, d'autres sortent des accords de leurs instruments. Ils sont vivants et survivent grâce à l’ingéniosité des natifs de cette terre.

Quatre anciens arrivent calmement, comme sortis d’une Cuba lointaine. La guitare, le tres (guitare cubaine à trois cordes doublées), le saxophone alto et la trompette, changent peut-être, la nuit de quelqu'un. Ils représentent le meilleur d’eux-mêmes, avec leurs chemises à carreaux, leurs chaussures à deux tons et leur façon de s'annoncer…

« Allons, il me reste quatre chansons de Los Bukis et trois de Los Pasteles Verdes », crie le guitariste et il attend que quelqu'un veuille bien l’écouter. Il ne sait pas qu'une bonne partie de ceux qui respirent l'air marin ne connaissent pas ces deux groupes latino-américains apparus au début des années 70.

Ah, quels personnages ! Après ce petit récital et après avoir fait passer le chapeau, ils continuent leur marche comme s’ils supportaient tout le poids du monde. Il ne s'agit pas d’une fête ou d’une pure décharge nocturne, ils essayent de gagner leur vie. Les juke-boxes modernes sont nombreux le long du Malecón havanais. D’où sortent-ils ?

Des mélodies diverses sont entendues par les personnes qui viennent profiter du coucher du soleil en fin d’après-midi, pour susurrer à l’oreille des amours « éternels », pour pêcher ou pour passer le temps.  Et elles ne sont pas les seules, aussi bien avant qu'après le spectacle, il y a les vendeurs de fleurs en plastiques encristaladas (dans un fin fourreau de verre), de peluches avec des affichettes « je t’aime », les maniseros (vendeurs de petits cornets de cacahuètes), ou ceux qui proposent des rafraîchissements froids, et même des poissons récemment pêchés.

Lors d’un jour de « chance » on peut profiter d'une offre complète. Une bonne température, un siège gratuit, des juke-boxes prêts pour nous faire aimer n’importe quel thème… Nous choisissons Lágrimas negras. Si c’est le premier rendez-vous, il est sûr que l’accompagnant essayera de gagner des points et il achètera une fleur encristalada. Horreur ! Le quartette commence : « Tu veux me quitter, je ne veux pas souffrir, je m’en vais avec toi ma noire, même s'il me coûte de mourir. » Pendant le refrain on entend le boniment : « Maní, Maní… chaud et grillé. » La chanson continue, la nostalgie apparaît.

Chaque musicien, improvisé ou non, est une histoire inconnue, réduite à une longue promenade avec ses arrêts musicaux, et parfois l’incommodité  momentanée de ceux qui ne voient pas plus loin et les qualifient d'inopportuns. Quelquefois ils le sont, même s'ils veulent seulement aider à rendre amoureux. Mais il y a plus. Au moins ils gagnent leur vie en faisant ce qu'ils savent. On imagine… Avant ils jouaient peut-être dans les grands clubs de la ville, comblés d'applaudissements pour leur talent et maintenant… la grande ligne de division du Malecon devient leur scène illuminée.

Sur le Malecón on respire un certain air de la vie de Bohème, toutefois la nécessité la plus évidente est d’aérer les âmes. Au loin on entend une chanson ou plusieurs à la fois. Les sonorités de l’un ou de l’autre juke-box se mélangent… c’est peut-être la véritable « fusion ». Je ne sais pas. Les juke-boxes modernes peuvent seulement être de cette île. Cela n’a pas d’importance que beaucoup parmi nous ne connaissons pas les chansons de Los Bukis ou de Los Pasteles Verdes ou d’autres et parfois rien de la musique traditionnelle cubaine au milieu de l'explosion de la timba et du reguetón. Ils ont comme un arsenal pour tous les goûts et même dans les deux monnaies… Souvent leur charme enivre.