Les motos classiques, vivre pour rouler

2012-10-03 20:51:14
Boris Leonardo Caro
Les motos classiques, vivre pour rouler

Dans le rugissement des légendaires Harley Davidson et le cuir usé des blousons des motards, Cuba apparaît de nouveau dans le rôle de la machine à remonter le temps, inexplicable pour de nombreux visiteurs. Perçue comme un sympathique anachronisme, cette réalité est avant tout du à la persévérance des habitants de l’île.

Il a levé le bras et il a montré la motocyclette. Tu veux que maman t’achète une moto ? L'enfant a acquiescé. Il a à peine trois ou quatre ans. Là, face à ses yeux récemment ouverts à la vie, il y a l’Harley Davidson, silencieuse, sous un portail dans le quartier havanais du Vedado, comme une vieille statue, vivante grâce à l’œuvre de mains anonymes qui avaient accompli avec rigueur le premier et unique commandement des « harleytistes », sous toutes les latitudes du monde : vivre pour rouler, rouler pour vivre.

Cette Harley est une des 150 qui restent à Cuba, selon le Registre national des Véhicules, desquelles environ la moitié fonctionne encore. Il y a cinq décennies, au triomphe de la Révolution de Fidel Castro, un millier de ces motocyclettes nord-américaines tournaient dans ce pays caribéen, une partie d'entre elles aux mains de la police et de l'armée.

L’histoire des motos à Cuba ne commence pas avec une Harley Davidson, mais avec un tricycle italien de la marque Prinetti & Stucchi, appartenant au commerçant italien H. Avignone, qui a fait son apparition dans les rues havanaises le 3 septembre 1899 (la première voiture était entrée en décembre 1898), selon Onelio García Pérez, auteur du livre Historia del motociclismo en Cuba, encore inédit.

« La ville grandissait et les Havanais avaient besoin des moyens de transport capables de satisfaire leurs nécessités croissantes de loisir, de rapidité quant aux livraisons des marchandises, aussi bien qu’à la promotion des premiers affaires », signale-t-il.

Le tricycle d'Avignone était propulsé par un moteur à benzine, placé dans le centre de gravité d'un châssis d'acier, ce qui le rendait très stable.

L'invention de ces équipements datait de 1885, quand Gottlieb Daimler avait créé la première motocyclette en Allemagne, en plus de breveter le moteur à combustion interne. L'artefact de Daimler avait un cadre de bois soutenu par deux roues principales et deux de stabilisation à l’arrière, comme les vélos d'enfants.

Ce sont les Européens qui ont initialement occupé le marché des motocyclettes à Cuba, comme cela s'est produit avec les automobiles. En 1908, rappelle Onelio García Pérez, est apparue la première flottille de la police dans l'île, composée de bicyclettes avec un moteur de la maison Fils, de l’entreprise française Peugeot. Ensuite, en 1917, la marque anglaise Excelsior-Henderson a établi une affaire de motocyclettes, la première de son type dans la nation caribéenne.

Finalement, en 1920, le chef d'entreprise Luís Breto a acheté un magasin d’Harley Davidson à La Havane, après avoir déménagé depuis Santiago de Cuba. C’est durant cette même décennie que le président Gerardo Machado a déclaré les Harley comme les motocyclettes officielles de la police nationale.

Rouler  (ou inventer) pour vivre

Jusqu'à la fin des années 50, sur le marché cubain, les BSA, Norton, Matchless et Triumph anglaises ont concurrencé avec les Indian, Whizzer et Harley Davidson américaines. L'arrivée de Fidel Castro au pouvoir serait le début de la fin de ce règne partagé. Le coup de grâce a sonné en 1962, quand le gouvernement des Etats-Unis a déclaré l'embargo économique et financier contre l'île au régime socialiste.

 « Pendant les premières années de la décennie 60 ont eu lieu les premières interventions des affaires de motocyclettes, ce qui a donné comme résultat le retrait des différents concessionnaires et, avec eux, la disparition des pièces », relate García.

Alors « les propriétaires de motocyclettes ont commencé à sentir le manque de pièces et leurs machines, jour après jour, se sont arrêtées dans de nombreux endroits, garages et patios de Cuba », rappelle-t-il.

Le parc de motocyclettes a été remplacé par des équipements fabriqués en République Démocratique Allemande (RDA), en Tchécoslovaquie et en Union Soviétique, les nouveaux alliés politiques et économiques de La Havane.

Elles étaient « robustes, très résistantes, sans beaucoup de finition et économiques », affirme García. « La preuve est qu’aujourd’hui un grand nombre de ces motos circulent encore dans les rues de Cuba et de nombreuses pièces sont utilisées dans les moteurs des motos classiques », assure-t-il.

Un de ces artefacts de facture socialiste a été la première motocyclette de cet homme qui, dans son enfance, a été un de ces gamins curieux, capable de démonter une vieille radio, un jouet électronique ou n’importe quel autre « cacharro » pour « voir ce qu'il a dedans ».

“Le 17 octobre 2004 j'ai acquis ma BSA (Birmingham Small Arms CO. Ltd.) et j'ai alors commencé à faire des recherches sur l'histoire de cette marque », rappelle-t-il avec exactitude.

Sa BSA de modèle Bantam, une solution urgente en temps de manque de transport public, est un exemplaire de ceux qui ont peuplé les rues de La Havane dans les années 40. À cette époque elles étaient utilisées pour leur légèreté, leur bon prix et leur résistance, tant par des motards « aventuriers » que par « certain entrepreneur qui achetait des motocyclettes en grandes quantités, pour créer une flottille suffisamment efficace à fin de garantir la permanence de leur affaire en temps de pénurie de combustible ».

La rupture de relations avec les Etats-Unis, en 1961, a obligé les amateurs cubains du motocyclisme à faire des miracles pour préserver leurs motos sans pièce de rechange. « Ici, on a du adapter une jante pour les Harley Davidson, suite au manque de pneus, jusqu'à des pistons et des chemises, russes, tchèques pour les moteurs », dit-il.

Le « miracle » de la conservation des motos classiques, comme cela arrive avec les voitures anciennes, a été le résultat de la persistance de milliers de personnes : des mécaniciens, des électriciens, des tourneurs et, en général, des amoureux du motocyclisme, qui ont maintenu leurs vieilles machines, malgré les atteintes du temps et les va et viens de la politique.

Mais l'imagination des Cubains dans ce domaine de la mécanique n'est pas une affaire récente. Dès les années 1910, Il existe à La Havane des ateliers dédiés non seulement à la restauration et au maintien, mais aussi à la conception, aux boites de vitesse, aux carburateurs et d'autres.

À Cuba il y a  « un mouvement d’imagination technologique (homologation) parmi les partisans, qui va de la fabrication, l’usinage de pièces, la construction et l’adaptation des anciens systèmes électriques par de nouveaux composants électroniques, en remplacement des anciennes magnétos, jusqu'au plus récent : la customanía et l'homologation cubaine », indique García.

La mémoire des motards cubains garde avec zèle les noms des principaux artisans de ce prodige : José Lorenzo (Pepe Milésima) et Jesus Silveira Lago (Chucho) sont deux des personnages de cette histoire, par leur maestria comme mécaniciens et pour avoir légué « entre les mains des nouvelles générations de motocyclistes, de mécaniciens et de spécialistes, le savoir-faire empirique de nombreuses années », reconnaît García.

Les passionnés cubains du motocyclisme au XXIème siècle sont les héritiers de ces motards bohémiens qui ont fondé, dans le lointain 1928, le Club Trotamundo, dont les excursions et les exploits ont été célèbres dans toute l'île.

 « De nos jours nos joyaux roulants sont un exemple vivant de la mécanique classique du monde, c'est pour cette raison que de nombreuses personnes viennent nous visiter pour faire des recherches, palper, voir et vivre des journées avec les motards de Cuba », affirme cet homme de 47 ans, membre de la Scuderia des Motos Anglaises Classiques de la Ville de La Havane, fondée en 2002.

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire.

Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle.

Page web: http://www.cubaautrement.com/

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