Les noms de famille et les héritages



Il y a quelques jours, une voisine m'a demandé de l’aider à écrire des lettres pour obtenir des certificats de baptême et autres documents qui accréditeraient sa proche parenté avec des citoyens espagnols, car elle supposait que ma condition d'écrivain faciliterait les choses. Après m’avoir exposé une complexe généalogie d'immigrants péninsulaires établis dans diverses parties de l'île et mélangés avec différents éléments du métissage cubain, le tout agrémenté de photos des deux rives, elle m'a commenté sur un ton mystérieux que ses recherches extraites d’un livre très précieux –résultant être un Larousse scolaire– l'avaient fait penser qu'elle était apparentée, rien de moins, avec le pape Pie XII, ce qui, évidemment, faciliterait les démarches pour sa gestion de la citoyenneté espagnole. Le plus drôle est que ma voisine ne connaissait rien du pontificat contesté d'Eugenio Paccelli et de sa gestion historique : elle avait simplement trouvé un lien de parenté auquel se rattacher avec toutes les forces de son cœur.

La culture hispanique, avec son sens très féodal du clan familial, est à l’origine de cette manie du nom de famille parmi les Cubains, et pas seulement de ceux associés à une fortune ou à un titre nobiliaire, car le nom de famille joue également le rôle d’identification de liens avec une communauté. Il est le reflet d'une tradition qui implique une certaine ancienneté sur le territoire où ils se sont établis et des liens de parenté compliqués avec d'autres familles. À Puerto Príncipe –aujourd'hui Camagüey–, marquée par les coutumes patriarcales d’une poignée de familles qui tendaient à l'endogamie, il ne suffisait pas d'être Agramonte, Luaces, Agüero, il fallait accréditer « desquels », autrement ceux auxquels on se référait. C’est pour cette raison que le peuple avait créé un ensemble de sobriquets en rien attrayants, en relation avec l'aspect physique ou moral de leurs porteurs, ainsi chacun savait différencier les Zayas Bazan « singe » des Zayas Bazan « chèvre ». À ceci il faut ajouter une certaine passion pour les lignées et les blasons qui ont permis la formation d'une « noblesse » tropicale, vivement disséquée par Julián del Casal dans ses articles et par Ramón Meza dans son roman  Mi tío el empleado.

La Constitution de 1901 déclare que la République ne reconnaît « ni avantages ni privilèges » et un des plus passionnés défenseurs de ce principe a été le patriote Salvador Cisneros Betancourt, qui a donné lustre à son titre de Marquis de Santa Lucía précisément pour le peu de valeur qu’il offrait à un tel parchemin. Toutefois, les noms de famille ont continué à s’imbriquer dans l'identité populaire, dans la ville de Santa Clara il y avait une grande fierté à être apparentée aux Vidal, la souche des patriotes et des intellectuels, comme à Matanzas aux Carnot, français érudits, ou à Santiago du Cuba aux Portuondo ou aux Hartmann.

La Révolution cubaine a laissé les citoyens sans nom de famille. La volonté de rendre égaux les déshérités et ceux ayant un riche arbre généalogique, a fait que le nom situé après le prénom a perdu de sa valeur. Dans les centres de travail de l’époque, on demandait simplement le « compañero » Francisco ou le docteur Luis, les enfants connaissaient l’institutrice par son prénom ou par un diminutif, et il y a eu des fiancés qui n'ont jamais eu idée du nom de famille de leurs soupirants. Il y avait une seule parenté commune : la filiation politique manifestée dans la camaraderie sociale, et seulement quelques anciens continuaient à parler de « la famille », gardant des papiers jaunis que les jeunes considéraient comme dignes d’être brulés ou recyclés.

La crise économique au début des années 90 et les mesures prises pour y pallier, spécialement la dépénalisation du dollar, a influencé la psychologie populaire d'une telle façon qu’elle n’a pas encore été suffisamment étudiée. D'une part l'initiative personnelle pour subvenir aux besoins quotidiens a considérablement augmenté, se traduisant souvent par l'ouverture de petits commerces : restaurants, cafétérias, création artisanale. D'autre part, il y a eu une dévaluation du rôle du travail et une augmentation de la confiance accordée au hasard ou à la chance : des vieux mythes sont ainsi sortis des armoires… L'oncle qui laisse ses terres aux Iles Canaries à un neveu d’ici, le parrain qui revient après trois décennies pour faire la fortune de ses filleuls, le compte bancaire que le grand-père a oublié à Barcelone et qui rapporte encore des intérêts, tout ce qui pouvait offrir un lien de parenté ignoré ou la générosité du parent a été mis au-dessus de la confiance accordée aux résultats du propre effort.

Rapidement, les registres paroissiaux et épiscopaux sont sortis d’un oubli de plusieurs décennies, il a fallu prendre des mesures dans les archives historiques car elles ont été envahies par des intrus qui détérioraient les registres en essayant de trouver des terres en litige, des lots qui n'ont été jamais vendus ou simplement le nom d'un commerçant espagnol décédé depuis longtemps sans que son héritage ait été réclamé. Les généalogistes sont entrés en fonctions : le cas centenaire des Peláez « de Magarabomba » a été rouvert à Camagüey et, à La Havane, celui de l'héritage fabuleux des Manso Contreras, avec un grand nombre d'aspirants à une fortune qui a dû être dilapidée par plusieurs générations d'avocats. C'est pour cette raison qu’un jeune peut maintenant réciter par cœur ses six noms de famille, car si certains le lient avec des parents hispaniques, vénézuéliens ou mexicains, cela peut impliquer : des voyages, des cadeaux, des visites de parents généreux, des gestions pour travailler dans une autre nation et accumuler des devises.

Nonobstant, l’obsession pour les noms de famille a affecté l'échelle commune des valeurs : ainsi, il semble qu'être créole et descendant des libérateurs est une disgrâce, le grand-père mambí paraît avoir moins de valeur que l'épicier péninsulaire si la prétention est d'obtenir un visa du consulat espagnol. Ces familles qui connaissent peu de choses de leurs ancêtres, perdus dans la coupe de la canne à sucre et dans les baraquements d’une centrale sucrière sont regardées avec une certaine commisération par ceux qui sont sûrs que dans un endroit de La Manche, dont ils ne se rappellent pas le nom, ils ont un parent qui porte un nom de famille comme Quijano, et peut-être que…