Les quinze ans, cela se fête en grand !



Par Sofía D. Iglesias

À Cuba, chaque fois que naît une fille, il se produit dans l’esprit de tous les membres de la famille un enchaînement d’idées qui les renvoie à un même événement : la fête pour ses quinze ans.

Même si, depuis quelques années, certains garçons osent dépasser les préjugés machistes et choisissent de célébrer cette fête, ils restent minoritaires, et ce sont les filles qui, toujours, d’une façon ou d’une autre, le font (selon les moyens de leurs parents et leurs propres goûts).

C’est un événement très enraciné dans la culture populaire qui, même s’il est célébré avec des moyens financiers modestes, ne passe jamais inaperçu.

La fête des quinze ans est quelque chose qui se prépare depuis le plus jeune âge des petites filles. Les idées viennent et évoluent en accord avec les exigences de l’époque, les goûts des adolescentes et le budget dont dispose la famille le moment venu.

La façon la plus commune d’entreprendre ce chemin, c’est de commencer à faire des économies pour, le moment de vérité venu, disposer d’un capital permettant de faire face aux très nombreuses exigences qu’implique une telle fête.

MODES ET MODE

À mesure que se succèdent les modes de célébration des quinze printemps et que varie la mode en la matière, les coûts montent.

Une tendance que l’on observe dans le Cuba d’aujourd’hui, c’est que certaines jeunes filles renoncent au schéma traditionnel (photos et fête) pour demander une semaine dans un hôtel au bord de la plage, ou même, lorsqu’elles savent que leurs parents peuvent le financer, leur premier voyage à l’étranger.

Il est certain qu’aujourd’hui, cette coutume intègre des modèles bien contemporains, mais elle continue cependant de s’appuyer sur des éléments de la tradition, repris des fêtes de certaines grands-mères et mères de l’arbre généalogique.

Avant, comme en attestent les témoignages oraux et écrits sur cette coutume, la fête des quinze ans symbolisait pour les jeunes filles leur entrée dans la société, le droit (explicite) pour les jeunes hommes de leur faire la cour et aussi une certaine liberté d’action. Aujourd’hui, beaucoup de ces modèles ont déplacé leurs lignes temporelles, mais d’autres conservent encore toute leur force, surtout dans les familles très traditionnelles ou dans certaines régions de province.

Par exemple, le fait de danser une valse continue d’apporter cette touche classique de présentation de la nouvelle femme à la société, d’exhibition de sa beauté devant les prétendants. Par cette danse, nombre d’adolescentes vivent le rêve doré avec lequel elles ont grandi : la soirée magique, pleine de robes vaporeuses, de moments de danse parfaits avec le prince charmant ; la soirée où toutes les personnes assemblées n’ont d’yeux que pour la voir, de bouche que pour parler d’elle.

Après ce moment de rêve, souvent, les jeunes filles dansent sur d’autres musiques, plus modernes, avec d’autres tenues, dans d’autres décors. Pour les aider dans cette tâche, il existe de petites compagnies de danseurs et de chorégraphes. Celles-ci s’efforcent de faire en sorte que la jeune fille donne d’elle-même une bonne image, même si elle ne maîtrise pas complètement les pas de la danse. À ces frais, s’ajoutent ceux de la location du local, de la location des tenues qu’utiliseront toutes les personnes intervenant dans la chorégraphie, la décoration, le traiteur, etc. Et c’est ainsi que la liste s’allonge, en fonction du glamour auquel on aspire et du prix qu’on peut payer pour lui.

Chaque détail, chaque idée apportée à la célébration, rendent l’événement unique. Parmi ces détails importants, on distingue l’arrivée de la jeune fille (et des quatorze autres couples) sur les lieux de la fête.

Pour ce qui est de la promenade qui précède l’arrivée de la jeune fille, j’en ai vu se faire en voiture ancienne bien entretenue, en voiture moderne décapotable, en cocotaxi, à bicyclette, à cheval, en calèche (dans le style colonial), à moto et même en chariot pour enfants.

Cette variété témoigne de la diversité des formes que peut revêtir cet événement, même s’il se construit à chaque fois sur une même base qui a survécu au passage du temps et aux événements économiques contraires.

Par ailleurs, l’une des pratiques les plus courantes aujourd’hui est d’opter pour le forfait que proposent les home studios et qui consiste en un album pour les photos (il en existe de plusieurs sortes) et une vidéo.

Pour ce qui est de la vidéo, c’est une copie fidèle des vidéo clips musicaux qui reprend les codes de la mode en vigueur dans le show-biz. Pendant le tournage, la femme naissante doit passer par plusieurs registres : de la femme ingénue à la femme émancipée, en passant par la femme agressive, indépendante, etc., en fonction de la tenue, des accessoires et du décor dans lequel est tournée chaque scène. Certaines entreprises cubaines qui se consacrent à cette activité offrent même la possibilité d’inclure dans la vidéo ou dans les photos une jeune étoile locale — à savoir un chanteur ou un acteur.

Certaines montrent les jeunes filles dans les poses typiques de la petite princesse qui porte pour la première fois un maquillage, tandis que d’autres vont au-delà de la modernité en les montrant nues, couvertes seulement par leurs longs cheveux ou par un petit manteau de fourrure.

Les changements substantiels ne se limitent pas au contenu des photos – culte du corps et mise en évidence de la maturité (physique) de la jeune fille –, mais s’étendent aussi aux albums.

Les albums classiques, ceux utilisés pendant des années pour conserver les photos, sont tombés en désuétude. Maintenant, ce qui a le plus de succès, ce sont les photo books et les revues. Les photo books, comme leur nom l’indique, sont des albums photos très originaux qui se présentent sous la forme de livres cartonnés bénéficiant d’une qualité d’impression durable. Les revues, de leur côté, incluent non seulement les portraits de la jeune fille, mais aussi un texte qui comprend des informations sur ses goûts et en regard duquel se trouvent des photos de ses artistes favoris.

La fête des quinze ans suit le fil du temps et s’adapte à lui avec une facilité incroyable. Les parents, et le reste de la famille, cèdent face à l’urgence de la réalisation des rêves de leur « petite » et à l’accomplissement des idéaux qu’eux-mêmes se sont forgés durant des années.

Elles — les jeunes filles qui fêtent leurs quinze ans — veulent entrer dans le monde des adultes par la grande porte : soit avec faste, soit avec l’intention de les fêter comme elles l’entendent.