Les réformes à Cuba

Entre urgence et consensus



Les Cubains savent déjà où Raúl Castro veut les conduire durant les cinq prochaines années. La stratégie du président cubain pour sortir le pays d’une crise de plus de deux décennies est connue de tous, au moins en théorie. Il suffit de lire les 313 grandes lignes de la politique économique et sociale du Parti et de la Révolution.

Le frère de Fidel Castro, au pouvoir depuis 2008, a clairement formulé ses priorités à ses compatriotes mais a aussi reconstruit un consensus social autour de son projet de « mise à jour » du socialisme. Le programme de réformes n’est pas sorti directement du bureau des ministres et des technocrates. Le plan a été discuté et amendé par des millions de Cubains et validé par le VIème congrès du Parti Communiste.

Réformer ou mourir

La vocation réformiste de Raúl Castro est peut-être innée. Beaucoup se rappellent sa célèbre phrase de 1993, un exemple du pragmatisme alors qu’il était ministre des Forces Armées : « les haricots sont plus importants que les canons ». Mais il est vrai qu'il n'avait pas d'autre alternative devant la violente crise économique que subissait Cuba.

Selon les chiffres du gouvernement cubain, le pays a perdu environ 11 milliards de dollars de recettes entre 1997 et de 2009 à cause des fluctuations du prix des importations et des exportations. Cuba exporte principalement des matières premières (nickel, sucre) mais aussi certains produits manufacturés tels que le tabac, le rhum ou les produits issus de l’industrie biotechnologique. L’Île importe plus de la moitié de sa consommation de carburant ainsi qu’une grande partie de ses produits alimentaires, ses équipements et ses produits manufacturés.

Les 16 ouragans qui ont frappé l’archipel entre 1998 et 2008 ont provoqué des pertes estimées à plus de 20 milliards de dollars. Les fréquentes sécheresses ont également miné l’industrie agricole. Sans compter les effets du blocus américain qui agit comme un ouragan permanent.

Avec une industrie sous-capitalisée, des transports ayant besoin de maintenance et une situation financière tendue, il ne reste que peu de portes de sortie à l’économie cubaine. Les changements radicaux deviennent urgents pour éviter de tomber dans les abîmes d’une mort annoncée.

Raúl Castro relance le consensus

Un an après avoir pris les rênes du pouvoir suite à la maladie de son frère en juillet 2007, Raúl Castro a réalisé son premier débat populaire pour trouver des solutions aux problèmes du pays. De ses discussions est sortie l’essence du programme de réformes approuvé par les communistes durant leur VIème congrès d’avril dernier.

Le président général des Armées, devenu successeur du légendaire Leader de la révolution, a été perspicace. Il a vite compris que la légitimité de son administration et même la survie du socialisme ne peuvent plus dépendre seulement de la fidélité du peuple à la « génération historique ». Il sait probablement qu’il est le dernier pilier du processus commencé en 1959. Les autres anciens dirigeants ont manqué du charisme nécessaire pour se maintenir au pouvoir.

C’est pour cette raison qu’il a mis sur pied ce processus réformateur dans les mains des citoyens entre décembre 2010 et février 2011. Près de neuf millions de personnes ont assisté à cette vaste consultation populaire dans leur quartier, leur centre de travail ou leur établissement d’études. 68% des Grandes Lignes ont été amendées et 36 autres ont été ajoutés.

À Cuba, selon les élites occidentales, la démocratie représentative n’existerait pas. Mais le plébiscite de cette vaste consultation populaire et son approbation par le VIème congrès du Parti Communiste ne peuvent être dédaignés.

Deux exemples concrets : la vente des véhicules à moteur entre particuliers est dorénavant autorisée et un relâchement des contraintes de voyages pour la majorité des Cubains serait mis en place. Même si ces deux points ne s’avèrent pas essentiels quant à l’économie et à la société cubaine, ils répondent à deux anciennes demandes de la population.

Raúl Castro dispose maintenant de cinq années pour installer les réformes. Il a gagné du temps et de la légitimité, deux variables essentielles en politique. Bien qu’il n’ait jamais cessé de prêter allégeance à Fidel, l’ancien leader n’occupe qu’une position secondaire dans le processus de renouveau du pays.