Les reines



Les grands-mères sont sages. Elles pourraient faire un traité de n’importe quel sujet, même si parfois elles ne peuvent pas comprendre la modernité, le vécu leur donne le pouvoir suffisant pour être écoutées. Dans la cuisine, avec la couture, dans les soins des enfants elles sont de véritables chaires. Qui n'a pas goûté une de ces spectaculaires recettes que savent seulement faire ces chaudes matrones ayant le grade scientifique de super grands-mères ?

Maintenant je me souviens des miennes. Comme à leur époque le monde des femmes était très petit, la maison était leur royaume. Grâce à ces deux uniques anciennes qui faisaient de la cuisine leur trône, je suis encore capable de retourner en enfance à la force de la mémoire par le parfum et la saveur de leurs repas et de leurs desserts. Une experte en potages, l'autre, en desserts savoureux. Ah! Ces haricots noirs avec une petite branche de basilic et de coriandre fraîchement coupée du jardin de ma viejita de la campagne ou le dessert de noix de coco avec de l’ananas de celle qui vivait au village, faisaient souvent les délices de toute la famille.

Après de nombreuses années personne n’a pu les dépasser. Leurs empreintes peuplent les souvenirs avec les divers ingrédients sur la table, avec le feu d'un four au kérosène ou à charbon, avec l'image de ces tabliers faits avec des morceaux de tissus, avec les arômes exquis.

Parfois je me demande comment elles pouvaient sortir tant de merveille du mélange de ces recettes héritées de leurs mères et à la fois des leurs, dans des conditions si complexes. Mais elles le faisaient, elles nourrissaient la descendance et il n’y avait pas de jour plus heureux que le dimanche quand  les enfants, les petits-fils, les frères se réunissaient enfin. Qu'importait de se lever de bonne heure pour allumer le feu, ou de faire l’effort d’une table variée, y compris les desserts et les gourmandises. Il n’y avait rien de mieux que les visages de satisfaction des commensaux ou les sautillements des enfants devant tant de délice et la certitude que seulement elles, pouvaient le faire.

Les grands-mères n'avaient pas besoin de livres de recettes dans leur royaume. Bien que certaines, comme les miennes, savaient à peine lire et écrire, leurs têtes étaient pleines de secrets, un magasin extraordinaire avec tout ce qui était appris à force des temps difficiles. Et quand les conditions empiraient, ces mêmes mets – avec certaines variations pendant la période spéciale – se sont convertis en d'autres: étranges, différents, parfois très bons vu les circonstances. Mais essentiellement sortis de ces mains marquées par le temps et l'amour.

Leur savoir-faire, leur imagination, la façon avec laquelle rien ne les arrêtait pour mettre, d'abord devant les enfants, et après devant les petits-fils, ces plateaux pour remplir des heures d'inappétence totale. Comme si cela ne suffisait pas et sans avoir idée d'un traité scientifique de nutrition, chaque recette avait aussi sa valeur ajoutée. Elles servaient pour quelque chose : pour ne pas avoir mal au ventre,  pour faire grossir les mollets, pour donner du brillant aux cheveux… «c’est mima qui l’a fait», disaient-elles quand il n’y avait plus d’options pour convaincre et que la tendresse était généralement suffisante. Cette phrase était la garantie de l'unique. Des raisons supplémentaires pour déguster.

Nous croyions qu'elles avaient, sous clé dans une armoire, le manuel d'où elles sortaient les savoureuses merveilles. Alors la nuit et sur la pointe des pieds pour ne pas nous réveiller, elles étudiaient la recette pour nous surprendre le lendemain. Evidemment, c'est pour cette raison que nos mères ne pouvaient pas nous enchanter avec de tels plats : elles n'avaient ni armoire, ni clé, ni livre mystérieux.

Devant les grands-mères, la première chose est la révérence, car elles sont des reines pleine de magie.