Les séchoirs à tabac, des salles polyvalentes


Ph


Les séchoirs à tabac n’ont pas seulement joué un rôle utilitaire. Traditionnellement, on y donnait des bals et on y fêtait les événements importants des communautés paysannes.

Par Sofía D. Iglesias

Quand il s’agit de représenter les campagnes cubaines, il y a une image qui ne manque jamais parmi les peintures, les photographies et les paysages les plus authentiques.

Ce n’est ni le palmier royal, ni le ciel d’un bleu infini. Ce sont les séchoirs à tabac, des constructions rurales indispensables partout où l’on cultive cette plante.

Aujourd’hui, les séchoirs à tabac sont devenus plus distants, plus efficaces aussi du point de vue utilitaire : pour sécher et corder le tabac notamment et pour les autres opérations effectuées à partir des feuilles de tabac. Cependant, les séchoirs jouaient naguère (c’est peut-être encore le cas dans certaines communautés de la campagne profonde) un rôle de premier plan. L’album de photographies de ma famille en témoigne de la première à la dernière page.

Traditions

Le mariage de mes grands-parents, le baptême de mes oncles et de ma mère, les 15 ans de ma tante et toutes les fêtes de famille avaient lieu dans cette immense salle, à la hauteur considérable. Une salle dont la terre du sol était battue par les pas fermes d’hommes et de femmes de la campagne et dont l’odeur était irrémédiablement enivrante.

Il faut dire qu’à la campagne, les maisons étaient petites, très peu meublées et peu confortables. Les salles de réception, toujours situées au centre des villages, affichaient des tarifs peu accessibles et n’était pas vraiment adaptées aux fêtes paysannes. Aussi, quand il s’agissait de rôtir un porc, d’organiser un repas de famille, un anniversaire ou un quelconque événement, l’endroit le plus spacieux, le moins cher et le plus propre était le séchoir à tabac.

Ces séchoirs sont généralement situés à proximité de la maison des propriétaires des champs de tabac et sont entourés d’autres habitations appartenant à des personnes travaillant dans la culture du tabac et qui font partie de la même famille ou du même cercle d’amis.

Ma mère, qui a grandi dans une chambre qui donnait sur un séchoir à tabac, raconte que tout ce qui se passait au village tournait autour de ce lieu majestueux. Les enfants échafaudaient des scénarios invraisemblables et s’imaginaient dans leur palais, à bord d’un navire ou dans un cirque. La structure, les longues perches de bois, le toit, si haut, recouvert de feuilles de palmier, les nombreuses fenêtres, profondes, changeaient de forme selon le lieu imaginé par les enfants.

Les adultes n’étaient pas en reste. L’amour de nombreux couple a imprégné des matelas de fortune faits de feuilles de tabac. On se promettait des sentiments éternels à l’ombre d’une corde à sécher les feuilles. Certains, après avoir échappé à la vigilance de leurs parents, ont même passé une nuit dans le séchoir avec la fiancée « enlevée ».

Même s’ils ont perdu de leur importance pour la vie quotidienne des paysans cubains, les séchoirs à tabac restent des lieux de réunion qui ont gardé de leur magie. Peut-être est-ce en raison de l’odeur si forte qui s’y dégage, de la présence mystique du tabac ou encore des traces laissées par ces mains d’hommes et de femmes qui cultivent le tabac…à moins que ce ne soit parce que les séchoirs se transforment vraiment en restaurant, en palais, en navire voguant sur l’océan, en cirque…

Traduction : F. Lamarque