Les siguapas

2012-10-03 20:08:24
Les siguapas

Dans les articles sur les jigües et le babujal nous avons consigné certaines des croyances des Indigènes sur les êtres surnaturels correspondant à des nains mystérieux et à des lutins d’Europe. Ce n'est pas le seul point de contact quant aux préoccupations que présentent les idées populaires de l’Europe avec celles d’Amérique. Les satyres et les sylphides étaient la même incarnation de la douce sensualité, jusqu'aux féroces coutumes de la bête charmeuse qui, sous l’apparence d’une femme, appelait les hommes pour les enivrer de plaisir et leur sucer le sang. Les histoires fabuleuses sont pleines de ces bêtes cruelles, et toutes avaient leur équivalent dans la siguapa.

Si nous nous rappelons bien, un oiseau nocturne porte encore ce nom, mais l'être mystérieux, à qui correspond le nom en propriété, nous est très ressemblant. Sa forme est celle d’un petit homme, évidemment Indigène. La femelle de notre proche inconnu est des plus jolie. Elle ne se distingue pas par sa longue chevelure car elle est pourvue, au contraire, d'un duvet lumineux et semblable au velours qui la couvre de la tête aux pieds. Les coutumes des siguapas sont contraires à celles des jigües : elles vivent au fond des forêts et de préférence dans les hautes montagnes de la province de Cuba proche d’Holguín et de Bayamo.

Les Indigènes croyaient en leur existence, leur attribuant mille qualités, toutes retranscrites dans la mythologie païenne. Un ancien de Camagüey, de ceux qui sont appelés des « Indiens » ici, et qui conserve les traits de ses ascendants, nous a conté quelques traditions, de véritables romans fantastiques, en se référant à un bayamés (habitant de Bayamo) prisonnier des yeux charmants d'une siguapa qui l’aurai emmené dans les profondeurs de la forêt escarpée où le jeune amoureux finalement vécut. Après quelques temps, repenti, il retourna au village où il se réconcilia avec l'église, vivant saintement le reste de son existence. Notre narrateur a entendu l'histoire de son grand-père qui a connu le bayamés qui professait des rites saints au point qu’il conservait constamment le rosaire à la main, bien qu’il ait toujours porté au cou la cabalonga (Sorte d'amulette faite avec une plante) de ses grands-parents… par simple tradition.

Bien que cette croyance, comme d’autres anciennes histoires, se soit estompée, elle n'a pas disparu complètement de nos jours. La siguapa n'était pas un être surnaturel pour de nombreuses personnes : elle ressemblait à une sorte d'animal similaire à l'homme comme le singe et la sirène. La poésie, qui a fait de ce poisson ayant un visage de vieille, une Vénus, et à ses pleurs de gamin affamé, l’harmonie séductrice qui a tant attiré le célèbre Grec, a ajouté à notre homme sauvage indigène les dons si prodigues qu’offre l'imagination dans ses déviations. D'autres croyaient qu’ils étaient des hommes comme nous, ni plus ni moins ; qui vivaient heureux dans les forêts entourées de l'atmosphère poétique de nos bois et bercés par le son magique du murmure de nos arbres centenaires. Là, situaient ils les très belles siguapas de teint noir et brillant. Celles-ci en jeux et réjouissances se balançaient dans de célestes areitos, les danses du tambour, de la maraca et du sibuluiti, hérités des premiers afro-cubains de l'Île.

Cette légende est si populaire chez les gens de la campagne qu’ils rient devant les étrangers qui les questionnent sur elle. Puis, quand le curieux acquiert leur confiance, on avoue croire en l'existence de la siguapa même si quelques uns jugent que c’est une sorte d’ours bizarre et, que d’autres croient en un animal de telle ou telle forme. Non seulement les enfants du pays croient en l'existence de cette bête à laquelle presque tous attribuent des coutumes féroces, mais quelques étrangers aussi, au moins celui qui l’a raconté à votre serviteur, assurent qu'elle a l’exacte apparence humaine et d’allure  de femme parfaite s’il s’agit d’une femelle.  

En respectant le nom de cette personne, que je pourrai citer s’il le souhaite, je dirai à mes lecteurs qu'effectivement, il n’affirme pas l'existence de la siguapa sur des hypothèses, mais sinon qu’il dit, et c’est déjà un fait, qu'il l'a vu et qu’il a eu la chance que se soit une femelle. Alors qu’il fuyait Saint-Domingue, il est passé par cette Île et, effrayé par les mouvements politiques et sociaux, il s'est dédié à la vie des champs. Comme Belthenebros dans la Peña Pobre, comme Amadís et même comme Don Quichotte, notre étranger désenchanté s’est enfoncé au plus profond de la Sierra Maestra, dans les gorges inaccessibles, les défilés et d’autres sinuosités qu'offre la superficie de Cuba, spécialement dans la partie Orientale.

 

Il a passé cinq ans presque oublié des hommes, durant lesquels il a trouvé de nombreuses mines de cuivre et d'autres métaux, mais sa plus grande découverte a été de trouver une siguapa si mignonne et si belle, qu’elle pouvait  faire envie même à Vénus sortant de l’écume de la mer. Ce qu’il a aimé le plus a été sa coquetterie et sa légèreté. Le découvreur l'a vu, l'a entendu et il n'admet ni la possibilité que cela fût un rêve, car quelques égratignures sur son corps étaient le témoignage qu’il avait voulu l’attraper pour convaincre le monde de cet événement miraculeux.

Il n’est pas encore prouvé que les siguapas vivent ou non en société, mais le fait qu'elles aient une peau couverte de duvet ou de poils, nous fait présumer qu'elles ressemblent aux satyres et aux sylvains dans leur façon de vivre, et que comme ceux-ci elles ont l’habitude de sauter d’un arbre à l’autre méconnaissant les vertus de la famille et de la paix du saint mariage.

 La Havane, 1848

 

Catauro

Fondée en 1999, "Catauro" est une revue cubaine d'anthropologie. Elle est dirigée par Miguel Barnet, écrivain, ethnologue et poète de renom, membre fondateur et vice-président de l'Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba (UNEAC), mais également créateur en 1994 de la Fondation Fernando Ortiz qu'il préside encore aujourd'hui.

Publiée chaque semestre par la Fondation Fernando Ortiz, les pages de "Catauro" invitent à la pensée approfondie des fondements anthropologiques et ethnologiques de l'univers contemporain, du folklore, de l'imaginaire social et de l'impact quotidien du populaire".

Cubains et étrangers, spécialistes de la culture nationale et universelle, y publient les résultats de leurs recherches et participent à la richesse de la revue. Celle-ci se divise en 6 sections : "Contrapunteos", section principale, comporte essentiellement des travaux de fond, de par leur contenu, leur rigueur analytique, leur tendance théorico-scientifique; "Imaginario" rassemble des articles plus descriptifs et d'actualité, sur la vie quotidienne et le folklore; "Archivos del Folklore" reprend des pages déjà éditées de la littérature anthropologique et ethnologique cubaine ; "Entrevistas" offre une large palette de témoignages, conversations etc. ; enfin les deux dernières sections font référence au travail de la revue et à l'activité littéraire du moment.

Pour l'anecdote, le nom de "Catauro" est le résultat de près d'un siècle d'histoire de l'anthropologie cubaine, étroitement liée à Fernando Ortiz (1881-1969), et désigne aujourd'hui dans le langage courant une sorte de panier en feuilles de palmier tressées, qui sert au transport des fruits, de la viande et autres aliments, particulièrement dans les zones rurales.

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