Les vendeurs ambulants *


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Publié dans Cultura y Sociedad, numéro 4, 2006

Les traditions commerciales à Cuba sont très anciennes. Les boniments des vendeurs cubains ont régulièrement inspiré les musiciens tels que dans la célèbre chanson Manisero chantée par Rita Montaner. Oubliées durant les années collectivistes, ces traditions reviennent avec la recrudescence du travail indépendant. On retrouve aujourd’hui dans les rues de La Havane des vendeurs ambulants susurrant à l’oreille des passants les vertus de leurs produits vendus souvent au marché noir.

Dans les stades de base-ball et au théâtre

Même le stade Latinoamericano, paradis du base-ball cubain, n’échappe pas à l’assaut des vendeurs ambulants. Ceux-ci offrent aux spectateurs bonbons, galettes et diverses friandises. Un de ces vendeurs a même inventé une annonce originale : «  ça nourrit pas mais ça entretient ! ». Un autre se confit en affirmant : « On cherche seulement quelques pesos. Les gens aiment manger des sucreries pendant les matchs. Mais la police nous chasse de plus en plus ».

L’entrée des théâtres est aussi un excellent endroit pour ces petits commerçants. Les Cubains aiment écouter un concert ou une pièce de théâtre en mastiquant des friandises. C’est pourquoi on peut en trouver de toutes sortes : cacahuètes grillées, pop-corn, chicharritas (rondelles frites de banane plantin), sorbetos (gaufrettes), bonbons à la menthe… Les vendeurs achètent la marchandise en gros dans des entrepôts d’Etat avant de la revendre au double du prix d’achat.

Il existe bien quelques cafétérias dans ces centres culturels mais la majorité n’accepte que les pesos convertibles (CUC) et beaucoup ne fonctionnent pas souvent. À Cuba, le prix d’une place de théâtre ou d’un ticket de cinéma est particulièrement modique car réglé en monnaie nationale. La place de cinéma se négocie à deux pesos cubains, l’équivalent de dix centimes en peso convertible alors qu’une place de concert ne dépasse pas vingt pesos cubains, moins d’un CUC. Les friandises en pesos convertibles s’avèrent alors aussi coûteuse qu’un billet pour trois à quatre personnes.

Accapareurs et « periodiqueros »

La rue Galiano, dans le Centro Habana, est une autre place très courue par les vendeurs à la sauvette. Bien que de nombreux produits aient été obtenus grâce à la corruption d’entrepôts et de magasins étatiques, les vendeurs appliquent une politique de monopole afin de les vendre à un prix maximal.

Il ne semble exister aucune manière d’éradiquer ces pratiques qui lèsent autant l’Etat que les citoyens. Malgré leurs rafles périodiques, ni la police ni les fonctionnaires responsables du commerce intérieur ne sont parvenus à diminuer ces vendeurs illégaux des rues de La Havane.

« Quand tu es pressé pour faire un achat et que tu tombes au moment où un de ces revendeurs s’approvisionne, tu dois attendre une bonne demi-heure avant d’être servi. Il n’y a pas longtemps, je me suis plainte dans un magasin du Vedado mais on m’a répondu qu’ils ne pouvaient pas limiter les ventes », déplore Rebeca, une stomatologue de 72 ans à la retraite.

Les boulangers livrant à domicile pullulent aussi à Centro Habana. La presse d’Etat les a ouvertement critiqués en leur reprochant de piller la matière première des boulangeries d’Etat. Les vendeurs répondent en affirmant qu’ils achètent leur marchandise dans les établissements publics « Cadena Cubana del Pan » (Chaîne Cubaine du Pain). Mais alors, si le prix de revente est le même, d’où sort le profit ? Les habitants ne s’en inquiètent guère. « Les gens font comme ils peuvent. Le gouvernement n’a qu’à baisser les prix s’il veut redevenir concurrentiel », en conclut Ana María, une employée de 44 ans.

Parmi tous les vendeurs ambulants, les periodiqueros sont peut être les moins recherchés par la police. La plupart retraités, ceux-ci vendent un peso un journal qu’ils ont acheté vingt centavos (centimes). Les autorités considèrent que les profits amassés sont très faibles et que ces pratiques contribuent à la circulation de l’information. On les rencontre aux abords des rues populaires, haranguant les passants d’un monotone « vaya Rebelde » et hurlant des nouvelles imaginaires comme ce vendeur de l’avenue de los Presidentes qui annonçait de terribles cyclones et une crise politique majeure alors que le journal ne contenait que la météo des prochains jours et le récit d’un conflit dans un pays lointain.

Mais tout le monde n’est pas disposé à payer un journal local cinq fois son tarif normal. « En s’accaparant ces journaux, ces vendeurs empêchent un certain nombre de travailleurs et de retraités de s’informer à un prix abordable », soutient Miguel, un professeur de 53 ans.

Beaucoup de normes ne sont pas écrites à Cuba. C’est le cas par exemple des salons de coiffure qui, de plus en plus, imposent des tarifs au-delà des prix réglementés (de cinq à quinze pesos en supplément pour une coupe de cheveux traditionnelle). Comme si la loi de l’offre et de la demande ne s’appliquait pas sur l’Île.

* Cubanía reprend aujourd'hui cet article de 2006 pour montrer les antécédents de l'actuelle ouverture vers le travail privé, sur laquelle nous publierons davantage d'information dans les prochaines semaines.