Les voitures de Detroit roulent comme par miracle

2012-06-07 17:10:12
Christopher P. Baker
Les voitures de Detroit roulent comme par miracle

À Holguín, que j’ai récemment visité, je suis passé à côté d’une voiture antédiluvienne, aussi morte qu’un dinosaure et statique au milieu de la route. Le temps semblait s’être arrêté sur la route entre les villes de Bayamo et Veguitas. La Chevrolet Bel-Air curviligne m’a ébloui avec sa souriante calandre nickelée. Le capot était ouvert et deux hommes scrutaient le moteur. Un autre était à peine visible, son corps étant caché sous la voiture. Trois heures plus tard, à mon retour, ils restaient figés comme des pièces de musée.

Une voiture déglinguée des années 50 fait partie de la réalité cubaine, ajoutant ainsi une autre mante aux multiples couches d’un temps perdu.

À Cuba, une voiture de passagers sur huit est une classique américaine datant d’avant le triomphe de la Révolution. Seule une poignée peut être considérée muséale. La plupart a dû mal à résister avec leurs pièces improvisées, leurs roues usées et les craquements et secousses de leurs articulations.

Essayer d’entretenir une voiture ancienne par ces temps d’embargo et de pénuries pose des difficultés invraisemblables. Oubliez les concessionnaires de pièces de rechange, les petites annonces et les pages jaunes, cela n’existe pas à Cuba. Il y a plusieurs décennies que les distributeurs de pièces de rechange américaines ont disparu. On ne dispose pas non plus de sites sur Internet pour aider les propriétaires frustrés à trouver une pièce de vilebrequin pour une Mercury Turnpike Cruiser de 1957. L’île fonctionne comme une foire géante du troc pour l’échange verbal de pièces anciennes et désuètes. Un véhicule abandonné est dépecé pour ne montrer finalement que son squelette.

La plupart des voitures ne sont qu’un mélange de pièces disparates réunies à l’instar du monstre de Frankenstein : carburateurs tchèques, pistons polonais, pièces cannibalisées de voitures du camp socialiste. Avez-vous besoin d’un piston neuf pour une Chrysler du début des années 1950 ? Les pistons des camions GAZ-51, modèle soviétique, sont parfaits car les moteurs de ces camions ont été clonés des moteurs de Detroit. De vieux tacots roulent encore grâce à l’adaptation de moteurs de tracteurs ou diesel.

« La tâche n’a pas été du tout facile ! », s’est exclamé Alcides Pardo lorsqu’il m’expliquait comment il a pu mettre le moteur d’un tracteur sous le capot de sa Chrysler Imperial de 1956. Les Cubains sont des génies de l’invention éclectique. N’importe qui regarderait avec des yeux ronds les combinaisons les plus incroyables.

« Les Cubains sont les rois de l’invention », a ajouté Frank Enrique. Entouré d’étincelles et couvert d’un bleu tâché de graisse, le mécanicien était voûté dans l’espace normalement occupé par le volant d’une Buick Riviera bleu ciel de 1952. Assise tout près de lui, sa femme, ciseaux à la main, essayait de faire un joint pour moteur à partir d’un tapis de caoutchouc. Les pièces démontées du moteur étaient placées sur un tapis dans le patio, bourré de blocs-moteurs, d’amortisseurs, de réservoirs d’essence bosselés, de pots d’échappement et d’autres pièces métalliques à modifier. « Nous fabriquons ce que nous ne pouvons pas réparer ou cannibaliser d’autres voitures. Nous adaptons des pistons et pratiquement toutes les autres pièces. Faites à Cuba ! ».

Les propriétaires des voitures à Cuba ont même inventé leur liquide pour freins en mélangeant dans le mixer du shampooing, du détergent liquide et de l’huile comestible.

Oubliez aussi les grues ou les AAA. Lorsque la voiture tombe en panne, chacun se débrouille comme il peut. Les réparations sont faites en plein air, sur la rue ou au lieu où la voiture s’est arrêtée. Le chauffeur glisse sous le capot pour identifier - et résoudre - le problème en fonction des moyens disponibles. Si la solution lui échappe, il invoque Elegua, l’orisha ou dieu yoruba de la destinée et gardien des chemins dans la religion cubaine de la santería.

Le nickelage est un autre problème. L’air salé des Caraïbes corrode le chromage qui, dans la plupart des cas, a été déjà substitué par une peinture argentée. Pour en savoir plus, demandez son avis à Eugenio O’Hallarans, affable, jovial, plein de vie à ses 77 ans. Son atelier de Santiago de las Vegas, un village de l’époque coloniale situé à quelque 24 km de La Havane, reçoit constamment des clients en quête de embellecedores de latón (ornements métalliques) pour substituer ceux oxydés. Les tôliers indépendants (chapistas) comme O’Hallarans ne disposent pas des composants électrolytiques nécessaires à la production du placage en chrome. Faisant appel à des appareils datant d’avant 1959 ou d’origine soviétique, O’Hallarans coupe et fabrique des ornements pour volants, phares pour pare chocs, moulures pour carrosseries à partir de tôles d’étain non traitées.

D’autres travailleurs indépendants (cuentapropistas) gagnent leur vie en réparant la garniture intérieure avec beaucoup d’ingéniosité et avec le matériel disponible. La garniture en piteux état est souvent cachée par une autre nouvelle, pratiquement difficile à différentier de l’originale, même si son origine - une toile cirée - est parfois trahie. Le prix d’un pneu… neuf - made in USA avec ou sans embargo - dans les stations-service ServiCupet se monte à 100 CUC. Un  pneu neuf est donc un luxe que seulement certains peuvent se payer. Nombreux sont les Cubains qui ont rembourré leurs pneus avec de l’herbe.

Tous les Cubains rêvent d’une voiture, même si les possibilités d’en avoir une sont très rares. Toutes les voitures importées pendant la Révolution, y compris certains modèles japonais et allemands récemment introduits, sont attribuées aux entreprises d’État, aux cadres, aux fonctionnaires, aux sportifs de haut rendement et aux musiciens. Cependant, les propriétaires de voitures acquises avant 1961 peuvent les vendre à ceux possédant l’argent nécessaire. En général, le prix est exorbitant. Par conséquent, les Cubains sont obligés d’entretenir leurs guimbardes (cacharros) en fonctionnement en recourant à l’initiative, à l’imagination et à l’humour. L’esprit, la passion et le dévouement dont font preuve ces personnes vis-à-vis de leurs voitures anciennes est une source d’inspiration pour tous.

Christopher P. Baker

Il est l’auteur de "Moon Handbooks Cuba", "Motorcycling Through Castro’s Cuba", et "National Geographic Traveler’s Cuba". Il est considéré comme spécialiste de Cuba et comme la principale autorité aux États-Unis en matière de voyages à Cuba. Christopher Baker s’est rendu sur l’île plus de 30 fois, et l’a parcourue 4 fois d’une extrémité à l’autre.  Il a rencontré nombre de membres du gouvernement, parmi lesquels le Comandante Fidel Castro. Il est également à l'origine du site: http://www.travelguidebooks.com/

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