Lettre de Victor Hugo aux femmes de Cuba

2013-08-28 22:28:11
Lettre de Victor Hugo aux femmes de Cuba

 

C’est une femme qui a conduit la première plume de France à écrire la lettre que nous reproduisons ci-dessous.

Qui était cette illustre femme ? Toutes les sources s’accordent à certifier que c’était Emilia Casanova de Villaverde, une véhémente fille de Matanzas, épouse du célèbre auteur du roman Cecilia Valdés. Elle a fondé la Ligue des Filles de Cuba lors de son exil newyorkais à peine commencée la guerre d’indépendance de 1868. C’est de New York qu’elle a adressé sa demande à l’éminent français. Bien que le texte de cette précieuse requête n’ait pas été retrouvé, nous n’avons pas de mal à croire qu’elle en soit l’auteur, parce que la Casanova était bien connue, justement, par sa double vocation pour Cuba et pour les belles lettres ; elle a écrit à Victor Hugo, comme elle a écrit à Garibaldi, faisant appel à sa solidarité. Malheureusement on ignore en quelle langue cette lettre a été rédigée, qui étaient les trois cents signataires, si toutes étaient membres de la Ligue, s’il s’agissait uniquement d’exilées cubaines et si la dépêche a été remise en mains propres au grand homme par un émissaire. Par contre, nous sommes sûrs d’une chose : Victor Hugo l’a honorée le 15 janvier 1870. À présent nous sommes en mesure de constater par le fac-similé du manuscrit que l’association Cuba Coopération France a remis á la Maison Victor Hugo de La Havane, par l’intermédiaire de son Président, notre cher ami Roger Grévoul.

Introduction manuscrite par Victor Hugo

L’Europe, où couvaient de redoutables événements, commençait à perdre de vue les choses lointaines. A peine savait-on, de ce côté de l’Atlantique, que Cuba était en pleine insurrection. Les gouverneurs espagnols réprimaient cette révolte avec une brutalité sauvage. Des districts entiers furent exécutés militairement. Les femmes s’enfuyaient. Beaucoup se refugièrent à New-York. Au commencement de 1870, une adresse des femmes de Cuba, couverte de plus de trois cents signatures, fut envoyée de New-York à Victor Hugo pour le prier d’intervenir dans cette lutte. Il répondit :

Aux femmes de Cuba

Femmes de Cuba, j’entends votre plainte. O désespérées, vous vous adressez à moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez secours à un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit ; celles qui n’ont plus de foyer appellent à leur aide celui qui n’a plus de patrie. Certes nous sommes bien accablés ; vous n’avez plus que votre voix, et je n’ai plus que la mienne : votre voix gémit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous ? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience.

La conscience est la colonne vertébrale de l’âme, tant que la conscience est droite, l’âme se tient debout ; je n’ai en moi que cette force-là, mais elle me suffit. Et vous faites bien de vous adresser à moi.

Je parlerai pour Cuba comme j’ai parlé pour la Crète.

Aucune nation n’a le droit de poser son ongle sur l’autre, pas plus l’Espagne sur Cuba que l’Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne possède pas plus un autre peuple qu’un homme ne possède un autre homme. Le crime est plus odieux encore sur une nation que sur un individu ; voilà tout. Agrandir le format de l’esclavage, c’est accroître l’indignité. Un peuple tyran d’un autre peuple, une race soutirant la vie à une autre race, c’est la succion monstrueuse de la pieuvre, et cette superposition épouvantable est un des faits terribles du dix-neuvième siècle. On voit à cette heure la Russie sur la Pologne, l’Angleterre sur l’Irlande, l’Autriche sur la Hongrie, la Turquie sur l’Herzégovine et sur la Crète, l’Espagne sur Cuba. Partout des veines ouvertes, et des vampires sur des cadavres.

Cadavres, non. J’efface le mot. Je l’ai dit déjà, les nations saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a toute son âme.

L’Espagne est une noble et admirable nation, et je l’aime ; mais je ne puis l’aimer plus que la France. Eh bien, si la France avait encore Haïti, de même que je dis à l’Espagne : Rends Cuba ! Je  dirais à la France : Rends Haïti !

Et en lui parlant ainsi, je prouverais à ma patrie ma vénération. Le respect se compose de conseils justes. Dire la vérité c’est aimer.

Femmes de Cuba, qui me dites si éloquemment tant d’angoisses et tant de souffrances, je me mets à genoux devant vous, et je baise vos pieds douloureux. N’en doutez pas, votre persévérante patrie sera payée de sa peine, tant de sang n’aura pas coulé en vain, et la magnifique Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses sœurs augustes, les républiques d’Amérique.

Quant à moi, puisque vous me demandez ma pensée, je vous envoie ma conviction. A cette heure où l’Europe est couverte de crimes, dans cette obscurité où l’on entrevoit sur des sommets on ne sait quels fantômes qui sont des forfaits portant de couronnes, sous l’amas horrible des évènements décourageants, je dresse la tête et j’attends. J’ai toujours eu pour religion la contemplation de l’espérance. Posséder par intuition l’avenir, cela suffit au vaincu. Regarder aujourd’hui ce que le monde verra demain, c’est une joie. A un instant marqué, quelle que soit la noirceur du moment présent, la justice, la vérité et la liberté surgiront, et feront leur entrée splendide sur l’horizon. Je remercie Dieu de m’en accorder dès à présent la certitude ; le bonheur qui reste au proscrit dans les ténèbres, c’est de voir un lever d’aurore au fond de son âme.

Victor Hugo

Hauteville House 15 janvier 1870

Association Cuba Coopération

L’Association Cuba Coopération France, dont le but est d’œuvrer au rapprochement entre la France et Cuba, a été créée par Roger Grévoul il y a plus de 10 ans. Aujourd’hui ancrée au cœur des réalités économiques et sociales de Cuba, elle est devenue l’association-clef de la Coopération entre nos deux pays. 

Page web : http://cubacoop.org/?lang=fr

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