LOISIRS : « Agua al dominó »



Où l’on se l’imagine le moins apparaissent la table, les quatre chaises et le groupe d'amis pour « une petite partie » ou une « data ». Évidemment, l’invitation inclut le duo qui prendra le poste des perdants et les curieux avec des airs de savants, défenseurs ou conseillers de l’un ou de l’autre. Comme il ne peut en être autrement dans la nature des êtres qui habitent cette île, le domino -un jeu qui nous identifie et nous définit- est joué avec passion.

À première vue il paraît simple de s'amuser à ce jeu. Mais c’est beaucoup plus que placer des pièces sur la table. Il y a une certaine complexité dans la mesure où les joueurs doivent avoir de la mémoire et de l'habileté pour vaincre. Le jeu est composé d'une série de fiches rectangulaires, divisées en deux zones par une ligne. Sur chaque division  il y a un nombre déterminé de points, et il s'agit de placer les pièces par tour puis de les enchaîner de sorte que chaque numéro soit en face d’un semblable. Le vainqueur est le premier qui place toutes ses pièces.

Il existe d'anciennes références sur ce jeu. Certains situent son origine en Chine vers l'année 1120 de notre ère, cependant, en Occident, se sont les Italiens qui l'ont popularisé au XVIIIème siècle. Ils l'ont introduit en Espagne et en France et il s’est aussi étendu en Angleterre dans les tavernes et les auberges.

Le mot domino provient du français pour la similitude des fiches avec le vêtement blanc et noir qu'utilisaient les prêtres dominicains en hiver.

Nous n’avons pas une théorie précise sur la façon dont ce jeu est arrivé à Cuba, mais suivant la route décrite, il a pu être l’œuvre des colonisateurs espagnols. Il est certain qu'une fois ici, il s’est enraciné et bien que ce passe-temps soit pratiqué avec quelques variations dans de nombreux pays, spécialement dans le bassin des Caraïbes, les manifestations à son alentour relèvent d'un même peuple : la gesticulation, la façon de parler, l'utilisation d’aphorismes, le goût pour recommencer jusqu'à la victoire…

Il a ses rites et même son propre langage car les fiches portent des noms, comme les joueurs et certains coups. Darle agua (Lui donner de l'eau), par exemple, c'est déplacer les pièces avec cadence pour éviter qu'elles se répètent la prochaine fois. Quand on entend le cri « ¡Me pegué! » (Je me suis collé !), cela signifie que l’un des joueurs est parvenu à placer toutes ses fiches : il a gagné. Le « blanquizal de Jaruco », la « caja de muerto » et « la puerca » sont des expressions utilisées pour désigner respectivement, les fiches doubles blanc, six et neuf. Les joueurs aiment les exprimer, ils les savourent ; avec elles ils se sentent des connaisseurs du jeu. La « capicúa », par exemple, est le coup qui se présente quand le joueur a la possibilité de placer sa dernière fiche aux deux extrémités du jeu.

Deux sortes de domino sont jouées à Cuba. Dans la partie orientale, depuis la province de Las Tunas jusqu'à Guantánamo, la variante du double six possède 28 pièces et elle est connue comme la plus scientifique, car on doit mémoriser les tactiques et faire des comptes pour soumettre l’adversaire. Tandis que dans la partie occidentale, de Camagüey à Pinar del Rio, on pratique la variante du double neuf, avec 55 fiches, dans laquelle il y a des pièces qui ne sont pas en jeu, ce qui entraîne des calculs plus complexes.

Au fur et à mesure que le jeu avance et que les duos s'affrontent, les pièces cessent d'être placées sur la table. Les joueurs les jettent et les frappent sur la surface qui les soutient, comme si le plus haut fracas pouvait assurer le triomphe. Les nerfs se tendent et les provocations verbales commencent, pour déconcentrer l’adversaire : « Qu’on ne peut pas tricher », « qu’au domino on ne peut pas meter forro » – c'est-à-dire placer une fiche avec une numération différente à celle qui correspond –, « qu’ils ont déjà le jeu dans la poche »… le tout -plaisanteries et rires- parfois rehaussés par un verre de rhum.

Alors, la suite des dominos s’agrandit et les numéros s’accommodent. Le jeu ressemble à un énorme serpent avec des petits points noirs ou blancs, dépendant du matériel dont les fiches sont faites.

Au milieu de la chaleur de l'été, les tables de domino assaillent les sites les plus insoupçonnés, un trottoir, un toit, le centre d'un parc… Là le groupe passe des heures. On gagne quand les 10 fiches prises au début sont placées en premier ou, au cas où les deux équipes en ont encore et que le jeu est bloqué, le triomphe revient à celui qui totalise le moins de points. Une rareté, car dans la majorité des jeux c’est à l’inverse. De toute façon c'est un passe-temps sain et très enraciné dans la mémoire collective. Beaucoup de personnes jouent depuis leur enfance, parfois depuis des décennies avec leur partenaire de jeu et l’équipe se maintient avec un  total sentiment de fidélité, comme un ancien couple.

Lors des vacances familiales il y a généralement un jeu dans les bagages et quand les gens profitent d'une maison à la plage, c’est la première chose à emporter de la liste. Il n’y a rien de mieux que la brise marine pour une partie de domino. Les femmes s'incorporent dans cet espace, elles profitent de l'occasion pour participer, pour apprendre et parfois pour gagner, malgré leur manque de pratique. Il est normal et accepté que les hommes disent « je vais jouer au domino »  Ils  partent avec leurs amis au coin de la rue, alors qu'elles font la vaisselle après le repas, mais cela ne se produit pas à l’inverse. Ah, le machisme cubain ! Beaucoup de choses auront changé quand elles diront : « Je reviens dans quelques heures, je vais faire une petite partie chez Zumilka ».

Le jeu par excellence, avec ses techniques et ses tours cubains, est un plaisir, mais cela peut aussi devenir une aliénation. C’est peut-être pour cette raison que sous l'éclairage public, des jeunes font un scandale autour d'une table pliante et il semble que c’est la fin du monde. Mais non !  La question et la réponse viennent d'une autre planète : « ils discutent le dernier jeu de domino, et ils sont là depuis le matin. » Alors les doutes arrivent et même s'ils ne sont pas nombreux, il y a la question : Ils ne travaillent pas, ils n'étudient pas ? Non. Les multiples interactions de ce type de récréation, avec une reconnaissance sociale, leur permettent peut-être de s’éloigner de leurs réalités et de partager un espace commun avec des amis, des curieux et dans l'atmosphère du quartier. Ils peuvent même obtenir l’approbation de certains voisins : « Les pauvres petits, ils ne font rien, ils jouent seulement au domino. »

Jouer au domino à Cuba transcende l'espace physique de la réunion, de placer des fiches, de rester avec le moins de points et de gagner. Ce n'est pas par hasard s'il est le jeu de table par excellence, le plus pratiqué et enraciné. Il fait partie des essences de l'existence nationale et il reflète ce que nous sommes dans nos divers micro-mondes. Il ne fait pas de distinctions parce qu'autour se réunissent, pour chasser les nostalgies, les craintes, les chaleurs ou les hivers, aussi bien un groupe de résidents cubains à Chypre, que ceux qui attendent leur tour de rêve dans un solar de Centro Habana. Il se convertit aussi en soulagement.

Qu'il n'y ait aucun traité qui l'identifie et qui le reconnaisse comme symbole de l'identité n’a pas d’importance. Il l'est en temps réel et sur les dizaines de tables qui se déploient de San Antonio à Maisí. Les gens le reconnaissent comme le second sport national. Ils ne sont pas loin de la vérité car la famille s’y insère d’une façon ou d’une autre. On permet aux petits de la maison de jouer avec les fiches en surplus comme une initiation, alors que les parents suivent le rite, s’émeuvent, crient, gagnent, perdent…

Chaque mouvement sur la table, chaque pièce qui y explose pour faire du bruit, pour essayer de s’imposer et de gagner -aussi bien à la plage, dans le parc, sous le flamboyant ou sous l'éclairage public- fait renaître la magie quand quelqu'un crie : « Bueno, arriba, agua a ese dominó ». Et la vie cubaine continue et tout commence une nouvelle fois.