Lydia Cabrera, 42 ans après

2012-10-03 20:14:42
Lydia Cabrera, 42 ans après

Interview de Graziella Pogolotti

Professeur, critique, essayiste, la Docteure Graziella Pogolotti est le témoin de plus d’un demi-siècle de culture cubaine. Le fait inhabituel de qu’elle rencontre Lydia Cabrera, alors que celle-ci était à peine connue en 1958, nous a poussé à approfondir ses souvenirs de l’auteur de Cuentos negros de Cuba.

L'interview a eu lieu le 17 décembre 1999, au siège de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC). Dans ce dialogue, le lecteur pourra apprécier la rencontre de deux grandes autorités de l'authentique cubanité.

Pourquoi avez-vous interviewé, en 1958, une auteure comme Lydia Cabrera, à peine publiée dans les milieux intellectuels et académiques de cette époque ?

[…] J'ai réellement pensé à Lydia car c’était une écrivaine et chercheuse qui se dédiait à un monde très différent. Je n’était pas une experte dans son domaine, ni à l’époque ni aujourd’hui, mais je connaissais ses travaux de recherche. J’avais lu El Monte avec beaucoup d'attention. Cette œuvre m'avait impressionnée par sa profondeur et par la beauté de sa conception. J’étais assez proche de Lydia, plus sur le plan intellectuel que sur le plan personnel.

Comment avez-vous obtenu cette entrevue et quelles ont été vos impressions sur la Quinta San José, où elle vivait ?

Cela a été facile. J'ai contacté Lydia, je me suis présentée et ensuite, avec une grande amabilité, elle a accepté l’entrevue. Grâce peut-être à un « certain hasard », elle m’a donné rendez-vous dans sa résidence, la Quinta San José, située à l'entrée du Quartier de Pogolotti où ma famille a vécu, dans un quartier de l’ancienne Calzada Real de Marianao qui se caractérisait à l’époque par son mélange social.

Là-bas on trouvait encore quelques quintas de recreo (maisons de campagne/secondaires) construites à la fin du XIXème siècle. C’était des lieux de repos, hors de La Havane, généralement composés d’une grande maison et de jardins. Certaines sont bien conservées, comme l’ancienne Quinta San Rafael, qui aujourd’hui est une résidence pour les personnes du troisième âge.  D’autres présentent un certain degré de détérioration. Des quartiers populaires se sont développés aux alentours de ces résidences de la haute société cubaine de l'époque. Celui de Pogolotti a justement été le premier, construit sous le gouvernement de José Miguel Gómez.

Ce quartier a grandi dans une grande pauvreté, composé d'une population majoritairement noire et métisse, et de peu de blancs. Là-bas, les croyances d'origine africaine, la santería, étaient prédominantes. J'ai cru comprendre que de nombreux informateurs de Lydia provenaient de ce quartier. Elle m'a accueilli très cordialement, voire amicalement, même si l'entrevue, étant donné les caractéristiques du journalisme, devait être relativement brève. L'espace dont je disposais dans le supplément était très limité, mais j’étais motivée par le fait de révéler l'importance d'une œuvre comme celle de Lydia Cabrera et de lui donner un plus grand relief.

A cette époque l'œuvre de Lydia Cabrera était l’une des moins diffusées. Y avait-il un préjugé à l’égard des thèmes qu’elle traitait ?

Comme cela arrivait à la majorité des auteurs de l'époque, son œuvre n'était effectivement pas diffusée, et encore moins populaire. Elle était connue surtout des personnes liées à la culture. Il faut prendre en compte l’insuffisance des maisons d’édition à cette époque, les écrivains devaient financer leurs propres éditions. Aucun éditeur ne publiait des auteurs cubains. Par contre, ont surgit à l’initiative de quelques intellectuels des généreuses entreprises, comme La Bibliothèque des Auteurs Cubains fondée par Fernando Ortiz, et Les Cahiers de la Culture du Ministère de l'Éducation, dédiés principalement aux écrivains du XIXème siècle. De sorte que les auteurs vivants avaient peu de possibilités d’être publiés. Il y avait un rejet des thématiques noires, visible dans les plus diverses sphères. A cette époque, les milieux académiques cubains, comme les universités, l'Académie d'Histoire, l'Académie des Sciences, avaient une perspective très conservatrice. Généralement, ils rejetaient tout lien avec la culture vivante, avec la réalité culturelle du pays. En outre, ils faisaient preuve d’une conception très limitée de ce qu’ils appelaient la « haute culture ». C'était une pensée très conservatrice.

Fernando Ortiz a-t-il vécu la même situation, étant une personnalité déjà reconnue publiquement ?

Dans une certaine mesure, oui, bien que Fernando Ortiz avait une présence publique que n'avait pas Lydia, car il dirigeait des institutions et des revues culturelles de grande résonance dans la vie du pays, et qu’il avait lui-même fondées. Fernando Ortiz était un infatigable activiste de la vie culturelle cubaine et c'est pourquoi il était très respecté. Certaines de ses œuvres, comme La africanía de la música folklórica de Cuba de 1950, ont été publiées par Raúl Roa, alors Directeur de la Culture. La politique de Raúl Roa était exceptionnelle pour l’époque, il a concentré ses efforts pour faire connaître de nombreux jeunes auteurs.

Les caractéristiques personnelles d’Ortiz et de Lydia étaient très différentes. Ortiz était ouvert à tout phénomène qui se produisait dans son entourage, il était en relation avec presque tous les intellectuels et les créateurs, cubains ou étrangers, de l'époque. Lydia vivait dans un cadre plus fermé, plus personnel. Elle avait ses amitiés, son groupe, elle ne fréquentait pas d'autres cercles, elle n’était pas une habituée de la vie sociale des intellectuels. Parmi ses amis se trouvaient María Zambrano et Amelia Peláez. Amelia était une personne très casanière, isolée dans sa maison de La Víbora, enfermée dans son atelier, plongée dans sa création, dans son art. Dans le cas de Lydia, cette attitude d’éloignement était une caractéristique propre de sa personnalité, de son caractère, mais elle correspondait aussi à une conception du travail intellectuel dans le contexte dans lequel elle évoluait Elle était fille de l'essayiste Raimundo Cabrera et unie, par des liens familiaux, à Fernando Ortiz.

[…] Il y a une coïncidence entre les premières années de la vie intellectuelle de Lydia à Paris et l'éclosion des courants de l'avant-garde artistique européenne, l'intérêt pour les thèmes noirs, la rupture avec le traditionnel, l'innovation dans les techniques  littéraires, quelle incidence a eu ce processus dans le contexte littéraire de l'auteur de El Monte ?

L'essor du thème noir en Europe commence précisément à cette époque et il s’étend aux arts plastiques dans les années 30, en grande partie grâce à l'influence de Pablo Picasso. On découvre les sculptures noires en Europe. De grandes expositions font connaître la production artistique africaine, une production qui coïncide par sa forme et son style avec de nombreuses recherches faites par l’avant-garde des arts plastiques. Certains facteurs culturels de l’Europe de l’époque ont contribué à la diffusion et à la valorisation de l'art africain, comme pour l’art oriental au XIXème siècle, à l'époque des impressionnistes. Ces circonstances ont conduit à une revalorisation du monde noir et à un changement de perspectives quant au concept de la culture.

Quelles ont été les coïncidences et les divergences de Lydia Cabrera avec l'avant-garde artistique cubaine ?

J'ai l'impression qu'elle ne coïncidait pas avec cette avant-garde sur le plan des relations personnelles, ni avec le milieu dans lequel elle évoluait. Cela répond à des raisons d'ordre social. Lydia disposait de ressources propres qui lui permettaient de vivre différemment à Paris, en Europe. Ses relations avec le monde de l'académie et de la littérature lui ont permis de publier ses livres. La majorité des artistes cubains de l'avant-garde ne disposaient pas de ces ressources et cela les a conduit à évoluer dans une atmosphère périphérique, dans le monde du Montparnasse, liés à une vie de bohème artistique et littéraire qui portait la marque des recherches avant-gardistes, des échos du surréalisme et des préoccupations politiques qui dominaient l'Europe de cette époque. Ces préoccupations, dans le cas de Cuba, se référaient à la situation créée par le Machadato (période de la dictature de Gerardo Machado – 1925-1933) et par les événements de la première dictature de Batista. De sorte qu'il s'agissait de milieux et d’ambiances différents, conditionnés par des circonstances sociales et par des relations avec un monde beaucoup plus établi officiellement.

La critique a reconnu l'art distinctif de l'auteur de Cuentos negros,  sa façon de concevoir ses textes, de réordonner sa documentation. C'est cette capacité qui la définit ?

Je crois que Lydia a été un auteur dédié aux travaux de recherche, indépendamment de ses récits. Il est très significatif que cette vocation littéraire commence par les contes, par le narratif, favorisant ce rapprochement du poétique au monde de la recherche.

Il faut souligner que Fernando Ortiz a été un excellent écrivain, un magnifique prosateur, peut-être avec davantage d’authenticité que Lydia, ce qui constitue une vertu essentielle pour qu'il y ait une création et pas seulement une accumulation de données. Le chercheur doit avoir une conception du monde. Dans le cas de Lydia Cabrera, cette conception était très liée à une vocation poétique. Dans l'entrevue qu’elle m'a accordée en 1958, elle fait allusion à cette nécessité du mystère, de la poésie.

Le titre qu’elle a donné à son œuvre, El Monte, un terme inaccessible, révèle un rapprochement poétique, même si sa base, ses sources, proviennent d’une compilation de données.

Si vous deviez comparer l'œuvre de Lydia avec celle d'un écrivain cubain contemporain, le feriez-vous avec celle d'Alejo Carpentier ?

Non. Lydia a une approche de ce monde du mystère avec une perspective très différente de celle de Carpentier. Le mystère les unit, mais pas le « real maravilloso » (réel merveilleux) dans les termes que propose Alejo Carpentier.

L'auteur de Los pasos perdidos (Le Partage des eaux) avait fait des recherches sur le monde d'origine africaine. Il faut considérer sa relation avec Alejandro García Caturla et Amadeo Roldán et son premier roman Ecue Yamba-O, qui constitue déjà une approche sans préjugé de l'univers de l’homme noir, traduit précisément en termes culturels. Alejo se pose la question de comment placer sa création artistique dans ce monde et il le fait durant son séjour à Paris. Et là nous revenons à ce point, en relation avec les intellectuels cubains à Paris lors des années 20 et 30. Carpentier a beaucoup insisté pour que le peintre Eduardo Abela assume une vision de Cuba qui prenne en compte les éléments populaires, comme il l'avait fait avec Caturla et Roldán. Les premières créations d'Abela, à Paris, sont sans doute marquées par ces intérêts. Abela ne continuera pas dans cette direction, mais elle est très présente dans sa première exposition parisienne. L’objectif de Carpentier dans son postulat du « réel merveilleux » est la simultanéité de cultures et d’époques différentes, de diverses instances culturelles, dans un même temps. Il voit ceci avant tout comme une caractéristique caribéenne et latino-américaine. Lydia, par contre, se dirige vers le monde des traditions populaires d'origine africaine avec la perspective d'une chercheuse, sans supprimer la distance entre l'œil qui observe et le monde examiné. Cela me parait très évident dans ses Cuentos negros, une œuvre qui est une vision de cet univers.

[…] Comment résumeriez-vous la projection de l'œuvre de Lydia Cabrera dans la littérature cubaine et quel serait le message que les nouveaux chercheurs peuvent y trouver ?

En relation avec l'apport à la littérature cubaine, l'œuvre de Lydia Cabrera est aussi importante que celle de Fernando Ortiz. Leurs ouvres ont montré aux écrivains cubains un monde qu’ils n’avaient pas approché. Elles ont contribué à transformer une notion de la culture réaffirmée, plus tard, dans le travail ethnographique des structuralistes, mais comme concept de culture. Tant Lydia que Fernando Ortiz précèdent ce changement inscrit dans un mouvement général qui a eu lieu progressivement à partir des années 20. Si l’on relit l'essai de Jorge Mañach La crisis de la alta cultura en Cuba, on peut comprendre la profondeur du changement de la vision d’Ortiz quant à la culture. Mañach répond à une tradition académique qui identifie la culture avec l'œuvre des intellectuels, sans tenir compte du sens populaire et encore moins de la dialectique entre cette culture populaire et cette culture présentée par les intellectuels. Il est recommandé que dans certaines recherches, et dans les études de la culture populaire, on retrouve ce parfum poétique qui a animé Fernando Ortiz et Lydia Cabrera et qui a fait que leurs œuvres atteignent la dimension qu'elles ont aujourd'hui.

Décembre 1999

Trinidad Pérez

Sous-directrice de Catauro et Vice-présidente de la Fondation Fernando Ortiz

Frank Pérez

Éditeur et journaliste, chef de rédaction de Catauro

Catauro

Fondée en 1999, "Catauro" est une revue cubaine d'anthropologie. Elle est dirigée par Miguel Barnet, écrivain, ethnologue et poète de renom, membre fondateur et vice-président de l'Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba (UNEAC), mais également créateur en 1994 de la Fondation Fernando Ortiz qu'il préside encore aujourd'hui. Publiée chaque semestre par la Fondation Fernando Ortiz, les pages de "Catauro" invitent à la pensée approfondie des fondements anthropologiques et ethnologiques de l'univers contemporain, du folklore, de l'imaginaire social et de l'impact quotidien du populaire". Cubains et étrangers, spécialistes de la culture nationale et universelle, y publient les résultats de leurs recherches et participent à la richesse de la revue. Celle-ci se divise en 6 sections : "Contrapunteos", section principale, comporte essentiellement des travaux de fond, de par leur contenu, leur rigueur analytique, leur tendance théorico-scientifique; "Imaginario" rassemble des articles plus descriptifs et d'actualité, sur la vie quotidienne et le folklore; "Archivos del Folklore" reprend des pages déjà éditées de la littérature anthropologique et ethnologique cubaine ; "Entrevistas" offre une large palette de témoignages, conversations etc. ; enfin les deux dernières sections font référence au travail de la revue et à l'activité littéraire du moment. Pour l'anecdote, le nom de "Catauro" est le résultat de près d'un siècle d'histoire de l'anthropologie cubaine, étroitement liée à Fernando Ortiz (1881-1969), et désigne aujourd'hui dans le langage courant une sorte de panier en feuilles de palmier tressées, qui sert au transport des fruits, de la viande et autres aliments, particulièrement dans les zones rurales.

Page web: http://www.ffo.cult.cu/index.php

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