Mais où vais-je donc rencontrer « l'amour de ma vie » si ce n'est sur la Rampa ?


Ph


Avec l'ouverture de nouvelles licences de « cuentapropistas » (travailleurs indépendants), La Havane a vu ses points de rencontres changer... Ainsi, la rue 23 du Vedado et La Rampa ne seraient plus les endroits les plus courus...

Vas à la Bibliothèque Nationale ou bien dans l'un des kiosques de la Plaza de Armas et demandes le numéro 27 de la revue Cuba. C'est celle que Lisandro Otero a dirigée et que les icônes de l'art cubain contemporain, Raúl Martínez et Antonia Eiriz y Posada ont illustrée. En 1964, ses photographes présentèrent La Rampa comme la rue qui « définissait » le mieux les cubains. C'était le lieu où, quelque soit l'heure, au restaurant Polinesio, au cabaret Nocturnal ou bien entre la rue O et la 23, connue comme étant « l'angle de rue qui ne dort jamais », on pouvait tomber sur « une connaissance - amie ou ennemie - ou bien sur l'amour de sa vie ».

Avec la revue sous le bras ou bien avec ses photos en tête, il se peut que l'envie te prenne de boire un verre. N'importe quel habitant de La Havane te suggérera de rester dans la vieille ville ou de descendre, depuis la Bibliothèque, l'avenue Paseo jusqu'à Miramar. Aujourd'hui, il paraît qu'on ne dirait plus « vas à La Rampa ». L'axe qui relie Coppelia au  Malecón n'est plus notre « avenue des  Champs-Elysées », notre Corrientes, notre Gran Vía, notre Via Veneto. Les lieux de rendez-vous, « los centros », ont d'autres adresses à présent… si tant soit peu qu'il y en ait.

A Cuba, la plupart des villes de province, bâties sous l'époque coloniale, continuent d'organiser leur vie sociale autour d'un parc (« El Parque ») ou d'une rue principale. Mais La Havane brouille les pistes. Une seule avenue ne séduit plus la majorité et chaque recoin de cette ville devient une place publique, un mini-incubateur d'un composant culturel différent.

Jusqu'à quelques années en arrière, divers lieux (des)orientaient chaque week-end les zones d’affluence de la ville : un centre culturel de l'état qui ouvrait ses portes à 50 pesos en monnaie nationale (l'équivalent d'environ 2 USD et 15 % du salaire minimum) ;  une maison dans la vieille ville où un photographe montait une exposition avec les images de ceux qui y dansaient la veille au soir dans le salon, sans même se connaître... Ou bien encore la cour où Sandra Lorenzo, actrice du Buendía, mettait en scène Un tramway nommé Désir ; une commune à la périphérie de la capitale où un artiste avait créé son propre projet culturel communautaire... ou bien encore le quartier que Silvio Rodríguez choisissait pour chanter...

Rien n'était figé, mis à part l'équation en monnaie nationale Cine-Coppelia-Malecón.

Cependant, l'espace culturel qui a émergé dans la capitale depuis deux ou trois ans permettait déjà de deviner que les adresses à retenir n'allaient plus être celles proposées exclusivement par les institutions chargées de promouvoir la littérature et l'art scénique, musical, plastique, communautaire.

La société qui entrait dans le XXIème siècle après une Période Spéciale dévastatrice, s'était appropriée l'espace urbain afin d'exprimer une pluralité qui n'avait toujours pas été prise en compte dans la proposition culturelle de l'Etat.

Différents profils ont commencé à faire leur apparition : des artistes-gestionnaires, des producteurs culturels, des coopératives du genre Fabrique de l'Art Cubain (X Alfonso), des tentatives de festivals urbains tels que Love In (écologique) ou bien Proposiciones, produit par la maison de disques de Pablo Milanés, PM Records.

Il s'agissait de moyens différents d'approcher les publics et de se définir face aux politiques culturelles qui proposaient au compte-gouttes des alternatives à l'ennui. Tout du moins pour ceux qui pensaient que l'ambiance surpeuplée de la Maison de la Musique de Miramar ou des boîtes de nuit des divers hôtels ne méritaient pas de dépenser, en une nuit, son salaire mensuel.

Avec l'ouverture de nouvelles licences aux « cuentapropistas » (travailleurs indépendants), La Havane a vu ses points de ralliements changer à tel point que, jusqu'à ce jour,  ni la rue 23 du Vedado ni La Rampa ne seraient les premières options.

Les bars, les clubs de jazz, les boîtes de nuit, les bars gay et « gay-friendly », les cinémas 3D et les galeries d'art proposant des nocturnes se sont multipliées à travers la ville. Ils ont ainsi permis aux nuits de La Havane de multiplier les possibilités lorsqu'à la maison, le film de la télévision ou la partie de dominos te forcent à sortir un samedi soir.

On les trouve du Nouveau Vedado à Playa, de Mantilla au centre ville. Ils sont visibles grâce à des néons et la décoration varie depuis l'enseigne jusqu'aux fameux poufs modernes, des tons ocres au style vintage. On y sert du « monsieur », « madame » ou « mademoiselle » jusqu'à ce que l'on réalise que c'est bien à soi qu'on parle. Là-bas, il n'y a plus de « camarade ».

Allant d'un extrême à l'autre, le prix définit le genre de public que chacun de ces nouveaux espaces-types accueillera. Ceux qui n'essaient pas de rentabiliser l'investissement en dupliquant le prix de la bière seront catalogués de « populaires ». Ce sont ceux où les universitaires et les salariés de classe moyenne pourront y passer une soirée ou deux par mois, parfois jusqu'à l'aube. Dans d'autres lieux, dit « haut standing », on sera dévisagé de la tête aux pieds et on s'étonnera si quelqu'un arrive à pieds. Il y en a pour tous les goûts et la liste est longue.

Ainsi, peu à peu, La Havane s'échauffe et récupère « cette qualité de vie nocturne digne d'une capitale » qui a tant fasciné l'écrivain Guillermo Cabrera Infante. Il est satisfaisant de savoir qu'il existe un endroit où le barman choisit Norah Jones, où l'on peut danser et parler sans être obligé de se taire à cause du bruit. Et qu'il y en a d'autres où, si on aime et que l'on est à l'aise en talons aiguilles, les derniers hits du Billboard ou bien le plus pur des Van Van passent sur les platines. Bien qu'ils fassent « mal au porte-feuille cubain », ils existent. Et c'est déjà ça.

Une marée de photographes, ceux d'aujourd'hui, les piste à travers toute la ville. Leur « anatomie » n'est plus celle d'une « seule rue », comme on le voyait dans les pages de Cuba il y a cinquante ans en arrière. C'est à présent une grand radiographie de la nuit à La Havane, qui n'y comprend rien à cette notion de « centros ». Une Havane parmi tant d'autres, sans doute moins photogénique.