Matanzas, l'Athènes de Cuba

2012-10-31 04:10:59
Matanzas, l'Athènes de Cuba

Pour beaucoup, la baie de Matanzas est la plus belle de Cuba. Et pour ces innombrables personnes, les raisons ne manquent pas : quand on descend par la Vía Blanca, en venant de La Havane, la vue de cette baie est un cadeau pour les yeux.


Mais, avant, le voyageur a eu l'occasion de voir deux décors admirables : le Pont de Bacunayagua qui, défiant la gravité, enjambe un impressionnant précipice où une petite rivière presque invisible court au fond et la Vallée de Yumurí, visible depuis la route, dont les palmiers et les montagnes ont fait d’elle un des paysages les plus classiques de la campagne cubaine.

L'origine de Matanzas

Si le voyageur traverse Matanzas, en passant sur les nombreux ponts tendus sur les rivières San Juan et Yumurí, il pourra alors voir deux autres spectacles magnifiques de la nature de cette région : les grottes de Bellamar et, quelques kilomètres plus loin, la plage de Varadero, considérée comme la plus belle du monde, avec ce désir qu’ont les cubains de tout comparer, et surtout quand ils remportent les comparaisons.

Cependant, la géographie exubérante de ce territoire, que parfait la splendide ville qui enlace la baie, n'atteindrait pas son sens le plus élevé sans la beauté spirituelle qui illustre Matanzas depuis deux siècles, la convertissant en « L'Athènes de Cuba ».

L'origine de la ville de Matanzas remonte à la fin du XVIe siècle quand la construction d'un fort pour protéger cette baie a été projetée. Mais les préparatifs pour la fondation de la ville n’ont commencé que le samedi 10 octobre 1693. Ce jour-là, le gouverneur de l'île est venu de La Havane pour constater la mise en œuvre de l’ordonnance royale grâce à laquelle était autorisée la fondation de Matanzas. Ce jour-là, la Place d'Armes a été dessinée et le lendemain la première pierre du fort de Punta Gorda a été placée sur la rive ouest de la baie.

Toutefois, la vie active de la ville commence un an après, quand le cabildo (conseil municipal) est constitué par les autorités civiles élues. Celles-ci ont pris possession de leurs charges le 1er janvier 1695. Afin d’accroître le nombre d’habitants dans la nouvelle ville,  plusieurs familles de canariens y ont été transférées. Celles-ci se sont dédiées à la culture du tabac, spécialement à celle du verdín (jeunes feuilles), demandées pour l'élaboration du tabac à priser.

Mais ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que Matanzas a atteint une véritable importance économique grâce à  l'essor de l'industrie sucrière. Ses excellentes terres labourables et sa magnifique baie ont garanti la croissance de cette industrie qui a eu son zénith  au XIXème siècle, quand la région a produit plus de la moitié du sucre cubain.

La population de cette région, faible jusqu'à alors, augmente notablement, surtout avec les nombreux esclaves nécessaires à la coupe de la canne et la production du sucre dans les ingenios (raffineries).

L’aisance économique de la bourgeoisie esclavagiste a favorisé l'émergence d'une vie culturelle dans la ville, faisant même concurrence avec celle de La Havane lors de la première moitié du XIXe siècle.

Des exemples de cette vitalité ont été la création d'académies de musique et de peinture, de nombreuses publications, comme le journal La Aurora – considéré un des plus importants de son époque dans le monde hispanique –, la fondation de la Bibliothèque Publique, en 1835, et l'existence de collèges comme La Empresa en lien avec de hautes personnalités de la culture nationale, parmi elles, José Antonio Echevarría, Ramón de Palma et Cirilo Villaverde.

L'Athènes de Cuba

La présence dans la ville pendant quelques années du poète Domingo del Monte, initiateur des plus importants cercles littéraires dans le pays, a été un moment particulièrement transcendantal dans l'histoire de Matanzas. Dans ses réunions, Domingo del Monte – un vieil ami du poète José María Heredia, qui a vécu aussi plusieurs années dans cette ville – a accueilli d’illustres écrivains comme José Jacinto Milanés, une figure clef de la poésie et de la dramaturgie cubaine, le métis José Gabriel de la Concepción Valdés, connu comme Plácido, et même le poète noir, ex-esclave, Juan Francisco Manzano.

Bien que la brutale répression du prétendu « Soulèvement de l'Escalier » – révolte des noirs contre le système esclavagiste – a profondément touché la vie culturelle de la ville – Plácido est fusillé et Domingo del Monte s’exile –, le système économique esclavagiste est plus prospère que jamais grâce aux hauts cours du sucre. Cela a permis à l’oligarchie de Matanzas de maintenir le haut niveau de la vie théâtrale, journalistique et éducationnelle de la ville. En 1860, un important Athénée est inauguré et, en 1863, le Théâtre Sauto ouvre ses portes, une très belle construction néoclassique possédant une remarquable acoustique. De grands artistes de renommée internationale se sont présentés sur cette scène.  

Toutefois, à côté de cette « haute » culture, qui a donné naissance à de notables artistes tels que le paysagiste Esteban Chartand ou le musicien José White, une autre face de la physionomie spirituelle de la ville déjà connue comme « L'Athènes de Cuba » a commencé à se forger. Car les grandes concentrations d'esclaves noirs dérobés au continent africain, spécialement de la zone de la culture Yoruba – aujourd'hui le Bénin et le Nigeria –, ont favorisé le transfert des coutumes, des rites, des musiques et des traditions qui ont converti la ville de Matanzas et ses proches villages en de véritables centres de la culture afro-cubaine. Ce n’est pas par hasard que Matanzas est la patrie de la rumba cubaine, aux côtés de certains quartiers de La Havane, que les deux seules villes qui ont fondé des noyaux de la société secrète abakuá, en plus de la capitale, soient Matanzas et Cárdenas, étant donné la quantité d’hommes noirs libres qui travaillaient dans leurs ports respectifs, et que la santería se soit implantée avec autant de force que la canne à sucre dans ce territoire cubain.

Il faut souligner que grâce à ce fait, un des croisement les plus féconds de la culture européenne et africaine dans l'histoire artistique de Cuba a eu lieu à Matanzas. Selon les chroniques, le 1er janvier 1879 dans l'Athénée de Matanzas, à la grande surprise des danseurs, le musicien noir Miguel Faílde a interprété avec son orchestre un nouveau genre musical qu'il a baptisé  danzón… Ce jour-là, alors que le public écoutait la pièce Las alturas de Simpson, est né le rythme cadencé et sensuel du danzón qui deviendra la danse nationale cubaine.

Mais les apports de Matanzas à la culture du pays ne sont pas uniquement artistiques. Car cette ville, parmi d’autres rares privilèges, a été le siège de la première rencontre de baseball reportée dans l'île. Le dimanche 27 février 1874, un club de La Havane et un club de Matanzas ont joué sur le terrain connu comme El Palmar de Junco. Au même endroit, a été construit  le stade de Matanzas qui a gardé ce nom, aujourd'hui classé monument national.  

En vertu de cette prospérité économique, la région de Matanzas a été à peine touchée par la Guerre de Dix Ans. Ses riches bourgeois, contrairement à ceux de l'orient cubain, ne se sont pas intéressés à une révolution qui pouvait en finir avec leur principale source de richesse : la canne à sucre cultivée par les esclaves.

Toutefois, la Guerre d'Indépendance de 1895, initiée après l’abolition de l'esclavage, a affecté Matanzas dés son début. Les conséquences dévastatrices tant craintes par la saccharocratie créole ne se sont pas faites attendre : cent raffineries incendiées durant les premiers dix-huit mois de guerre, des 434 moulins de canne à sucre existants en 1894 seulement 72 ont pu moudre en 1899, la surface cultivée a été réduite de moitié…

Le drapeau cubain flotte pour la première fois sur cette ruine économique le 1er juillet 1900 : le Palais du Gouvernement de Matanzas est enfin aux mains des cubains, mais la grandeur culturelle qu’a vécu « L'Athènes de Cuba », avec le sang et le travail des esclaves, ne sera jamais plus la même… Les nouveaux possesseurs de la richesse n’avaient pas cette mentalité patriarcale qui a animé les riches propriétaires terriens qui lavaient leurs fautes morales en essayant d'imiter les anciens Grecs, esclavagistes eux aussi, mais promoteurs de la grande culture athénienne…

Mais la beauté physique et la spiritualité artistique de Matanzas ne se perdent pas si facilement. Une nature qui offre à Matanzas des beautés telles que Varadero, la Vallée de Yumurí, les grottes de Bellamar et cette admirable baie qui, telle un glaive d'eaux bleues, est enfoncée dans le cœur de l'Athènes de Cuba.

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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