Mode : Comment s'habille-t-on à Cuba?



Par Sofía D. Iglesias

Pour quelqu'un comme moi, qui vit a des années lumières des défilés de mode et des podiums, ignorant tout des marques, des tendances fashion et des événements importants rythmant cet univers dans les grandes capitales, parler de mode à Cuba constitue un projet, qui soyons sincères, relève de l'utopie.

Il m'est en revanche bien plus aisé de parler de la mode si l'on entend par là les vêtements que les gens portent au quotidien, ceux que l'on achète, que l'on retouche ou à qui l'on donne une deuxième vie en les transformant.

Contrairement à d'autres pays, Cuba ne connaît pas - du moins en théorie - les excès de la société de consommation. Les achats compulsifs et le surendettement d'hommes et de femmes obsédés par l'idée de porter les vêtements dernier cri sont des phénomènes qui ne concernent que quelques cas isolés.

Cela n'empêche pas que certains Cubains suivent de près les nouvelles tendances, accordent une importance démesurée à la question ou n'entendent se réaliser qu'à travers la mode; ils contribuent ainsi à banaliser des pratiques venues d'ailleurs.

Mais il ne suffit pas d'invoquer les tendances internationales ou l'influence des grandes marques étrangères pour comprendre comment les Cubains s'habillent. Il s'agit aussi de ce que les consommateurs peuvent acheter et des marchandises qui sont accessibles aux Cubains en fonction de leur pouvoir d'achat.

Il faut bien dire que l'idée selon laquelle les produits cubains sont de mauvais goût et de mauvaise qualité reste profondément ancrée. Aussi, les Cubains et les Cubaines n'aiment pas s'habiller Made in Cuba.

S'il en est ainsi, ce n'est sûrement pas faute de stylistes reconnus. Cuba n'en manque pas ! Ils conçoivent des vêtements adaptés au climat local, dans la tradition cubaine et avec quelques emprunts à la mode étrangère. Le pays dispose d'un Institut Supérieur de Dessin Industriel avec une spécialité stylisme, qui forme de jeunes talents, pleins de projets à leur sortie de l'école... de grandes aspirations contrariées par les contraintes de la réalité.

En effet, l'industrie des chaussures et le textile cubains sont en crise chronique. Les uniformes scolaires, les tenues de travail et les vêtements de facture grossière destinés aux travailleurs constituent le gros des articles produits.

Comme dans de nombreux pays du monde, on trouve en magasin des vêtements d'origine chinoise. Ces produits sont vendus en grandes quantités au détriment de la diversité des styles et les personnes qui achètent ces articles prennent le risque de s'habiller en uniforme, comme les musiciens d'un orchestre ou les salariés d'une entreprise.

Si l'on ajoute à cela que la plupart de ces vêtements manquent d'attrait, on comprend pourquoi les clients leur préfèrent des articles importés (par des particuliers) de Russie, de Panama, du Venezuela... revendus à Cuba deux fois leur prix. Les ventes et achats se font de la main à la main et les vendeurs permettent souvent aux clients de payer en deux ou trois fois car les acheteurs sont généralement des voisins, des collègues, des amis d'amis... des affaires qui restent en famille, en quelque sorte.

Ces achats, réalisés à l'étranger par des Cubains qui choisissent les vêtements qu'ils vont ramener au pays constituent l'une des singularités de la mode locale. Il va sans dire que ces décideurs-fournisseurs ont souvent une méconnaissance totale des tendances de la mode actuelle.

On trouve par ailleurs des magasins (appelés « shopytrapos ») proposant des articles d'occasion, souvent modifiés. Ces vêtements proviennent souvent des pays les plus insoupçonnés. Il arrive que l'on aprenne le nom d'un pays dont on ignorait l'existence en regardant l'étiquette d'un haut par exemple.

Si ces vêtements, collectés lors de campagnes de dons, affichent des prix qui correspondent davantage au salaire moyen et au pouvoir d'achat réel des Cubains, les questions de style et de tendances, elles, passent au second plan. Imaginons le long chemin que doit parcourir un pantalon parti d'Europe avant d'arriver dans les mains d'une femme cubaine. Je pense que cela peut prendre des années. C'est pourquoi lorsqu'on achète ce type de vêtements, ce n'est pas sûrement pas pour suivre les dernières tendances du moment, c'est plutôt l'aspect fonctionnel que l'on recherche.

Last but not least, la meilleure fournisseuse de vêtements modernes: la couturière. On trouve dans la plupart des garde-robes, une jupe, un pantalon, une chemise heritée de papa, de maman, d'une tante ou même de notre grand-père ou grand-mère et que l'on a fait retoucher par une couturière pour l'adapter à son nouveau propriétaire ou pour en moderniser le style.

De génération en génération, les anciens lèguent aux plus jeunes autant de choses qu'ils le peuvent, que ce soit au niveau symbolique ou matériel. Depuis quelques temps, avec le retour en grâce du rétro, on évite parfois l'achat d'une robe - par exemple - en retouchant une ancienne.

C'est pourquoi, en raison des particularités de cette île caribéenne, je préfère, lorsque je parle de mode, aller à l'encontre des nomenclatures officielles et désigner par ce terme une forme d'expression cosmopolite, vécue au quotidien.

 

Traduction: B.F