Motembo : sur la route du pétrole ?

2016-10-17 00:04:37
César Prado
Motembo : sur la route du pétrole ?

Par : César Prado

 Si on trouvait du pétrole à Cuba, ce serait la fin de tous les problèmes ! Ce sont les mots de Reinaldo, toujours assis au coin de la rue pour discuter et donner son avis tous azimuts. Je me suis souvenu de cette phrase en lisant un article que j'ai reçu dans ma boîte mail. Intitulé Pétrole de haute qualité à Cuba, cet article évoque la découverte d’un gisement de 8 milliards de barils de pétrole - par l’entreprise australienne MEO - à Motembo, un tout petit village situé dans le nord de la province de Villa Clara, près de Corralillo. Je connais bien ce village, il a abrité pendant des décennies le seul lycée de la région.

 Les histoires de mon père, qui a passé son service militaire dans les environs, me sont revenues en tête. Il disait qu’à Motembo, les habitants extrayaient des seaux d’essence blanche de puits superficiels, et que cette essence était tellement pure que pour pouvoir l'utiliser comme carburant il fallait la couper avec de l’huile.

Ces histoires n'étaient pour moi que des légendes de village, mais les recherches que j'ai récemment menées tendent à confirmer leur véracité. Motembo a été le premier site où l’on a trouvé du pétrole à Cuba, en 1881. C'est en creusant un puits, destiné à fournir de l’eau, qu'une famille installée dans ce village a accidentellement déclenché un incendie, provoqué par le mélange des gaz et du naphte qui commençait à pulluler. De quoi expliquer l’étymologie du nom du village, donné par les Indiens de la région : dans l'un de ses rapports au roi, Diego Velázquez assure que Motembo signifie « terre de feu » dans la langue des autochtones. Velázquez évoque par ailleurs la peur que leur inspirait la colère des dieux souterrains.

 Mines de Motembo XIXe siècle

 La présence de grandes quantités de pétrole dans le sol cubain constituerait sans aucun doute un ballon d'oxygène pour l'économie nationale, qui connaît de graves difficultés depuis des années. D'après Global Firepower, Cuba consomme 171 000 barils par jour, un chiffre de l'année 2015. 47% (Align Research) du carburant étant produit dans le pays, il en résulte que 53% du pétrole nécessaire pour couvrir la demande journalière en énergie doit être importé. D'où vient donc l'autre moitié (et un peu plus) de ce pétrole essentiel au bon fonctionnement de l'île? D'un Venezuela en pleine crise, mis sens dessus-dessous par l'instabilité politique et les problèmes financiers provoqués par la baisse des prix du brut.

 Cette situation a entraîné la réduction des importations de pétrole vénézuélien et la menace d'une crise énergétique pour Cuba. Dans ce contexte, l'exploitation d'une réserve pétrolière capable de couvrir la moitié de ses besoins en carburant permettrait à Cuba d'accéder à l'indépendance énergétique, du moins pour un certain temps (durée pendant laquelle le gisement est rentable). Il n'est pas difficile d'imaginer la quantité d'aliments, de moyens de transport et plus généralement tous les produits que le pays pourrait importer avec les milliards disponibles au terme d'une année d'exploitation.

 On imagine également les transformations socio-économiques que connaîtraient Motembo et ses alentours. La population de ce village n'atteint que 2000 habitants pour environ 700 foyers. Du jour au lendemain, Motembo verrait son visage transformé par une nouvelle dynamique, avec des conséquences sur le niveau de vie de ses habitants et sur sa notoriété au sein de la population cubaine, qui ignore très largement son existence. On trouve, à proximité du village, l'hôtel Elguea. On y vient surtout pour des traitements de thalassothérapie et l'efficacité de ses eaux thermales est reconnue dans toute la région.

 L'histoire de la découverte des propriétés curatives de ces eaux est curieuse : c'est l'histoire d'un esclave, souffrant d'une maladie rare de la peau, expulsé de l'exploitation dans laquelle il travaillait pour éviter la propagation du mal.  Retrouvé des années plus tard, tout à fait guéri, il a assuré que les bains dans les eaux thermales étaient venus à bout de sa maladie. Les plages de Corralillo constituent un autre lieu remarquable à proximité de Motembo. Ces plages sont particulièrement prisées des Cubains et ce sont surtout les habitants des communes proches de Matanzas et de Villa Clara qui s'y rendent. Enfin, un peu plus loin, on trouve les villes de Sagua La Grande, Santa Clara et la station balnéaire de Varadero.

On pourrait s'attendre à ce que l'éventualité de ces changements de grande ampleur trouvent un écho dans les médias, or, la presse cubaine reste muette. Quelles précautions, d'ordre politique, sont à l'origine de ce silence des médias officiels ?

Les questions géopolitiques pourraient être l'une de ses causes. Selon le gouvernement, ce sont les intérêts de grandes multinationales américaines qui sont derrière les conflits armés du Moyen-Orient. Peut-être se méfie-t-on de ce que pourraient faire les Gringos s'ils apprenaient l'existence de ces importantes réserves énergétiques à seulement 90 milles de leur territoire ?

Le culte du secret - un problème dénoncé par le président lui-même dans ses discours - pourrait être une explication. Mais l'État ne s'inspirerait-il pas, tout simplement, de la sagesse populaire, selon laquelle il faut garder le secret pour favoriser la réussite d'un projet ? La vraie raison est sûrement la nature des résultats des prospections menées à Cuba et officiellement annoncés par MEO Australia : on parle d'un grand potentiel, mais il s'agit seulement d'un pronostic, d'une estimation. Il faut encore attendre les premiers forages pour confirmer les résultats de ces études préliminaires.

Avec ce pétrole, on ne pourra plus dire que les pénuries sont provoquées par le blocus...J'espère que l'argent que l'on utilise pour acheter du pétrole servira à acheter des bus, pour améliorer les transports en commun. D'autres, plus avisés, souhaiteraient que cet argent soit consacré à l'agriculture et aux énergies renouvelables. Il faut garder espoir. Si la nature nous réserve vraiment ces barils encore hypothétiques, alors Reinaldo, Motembo et tout Cuba connaîtront  des temps de progrès.

 Traduction : B.F

 

Referencias

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