Oisifs et laborieux

2012-10-10 04:26:11
Emilio Roig de Leuchsenring, Publié dans Carteles, 1943
Oisifs et laborieux

On n'a jamais établi de statistiques du travail à Cuba, et on ne le fera probablement pas avant longtemps. Mais si on réalisait ce genre d'étude aujourd'hui, on découvrirait que le nombre d'hommes et de femmes qui travaillent réellement parmi nous est très réduit, non pas à cause d’un chômage inévitable mais d'une oisiveté ordinaire.

(José Antonio) Saco, dans sa Memoria sobre la vagancia en Cuba (Mémoire sur l’oisiveté à Cuba), publié en 1830, déclare : « Sans m'engager à faire ici une classification précise des travailleurs dans cette Île, je peux les réduire en deux grandes catégories : ceux qui travaillent toute la journée, comme les artisans ; et les autres, qui ne travaillent qu'une partie de la journée, comme les avocats, les employés, etcétera. »

Aujourd'hui, différencier le travailleur de l’oisif serait plus compliqué. Parmi les premiers, nous devons placer ceux qui travaillent le matin et l’après-midi, comme les ouvriers, les travailleurs indépendants et les employés des industries, des commerces, des bureaux, des hôpitaux, des cliniques, des ateliers, etcétera. Parmi eux, il y a ceux qui accomplissent la journée officielle, imposée par les dispositions légales du travail qui tendent à réduire cette journée en accord avec la nature des industries, des commerces ; les paysans n'ont pas d'heures déterminées pour le travail agricole, le faisant aussi bien de nuit qu’en plein soleil.

Il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse pour les travailleurs des raffineries sucrières, dont les modalités de travail suivent diverses conditions économiques et sociales. Elles fournissent du travail seulement pendant quelques mois de l'année, les zafras cortas (période de coupe de la canne à sucre et fabrication du sucre), auxquelles succèdent un chômage forcé pendant les mois restants, qui a pour conséquence la misère, les occupations dans l'entrepôt de la raffinerie...

On compte également les employés de l'État qui travaillent : les enseignants des écoles publiques et de certaines écoles privées, des instituts d'enseignement secondaire, des écoles normales et de commerce, de l'Université. Eux travaillent à mi-temps avec des aménagements dans certains postes. Il y a aussi les membres des corps de sécurité des populations et de la campagne et quelques professionnels. Parmi eux, les journalistes et certains employés travaillent irrégulièrement, selon leurs contraintes respectives ou la périodicité de leur travail (jours, semaines...).

La politique est, avec le jeu, la plus grande productrice d’oisiveté dans notre patrie. Quant à l'influence ultra pernicieuse de la politique sur l’oisiveté, il suffit de montrer ces grands palais de l'oisiveté que sont le Capitole, les Hôtels de ville municipaux, les Conseils provinciaux, les bureaux publics, les assemblées politiques et les casernes. Ce n'est ni un secret ni un fait nouveau, que seulement 10% environ des employés qui vont au bureau, offrent un travail effectif. Les autres sont des botelleros, c'est à dire des personnes payées pour occuper des postes fictifs.

 

L'Université de La Havane compte plus de quatorze mille étudiants, même si tous ne sont pas inscrits et que des centaines abandonnent leurs études. Comme nous l’observons, il y a une sureprésentation des étudiants dans des filières qui comptent déjà les diplômés des années précédentes, les bras croisés et la bourse vide, alors qu'on ne donne pas à notre jeunesse l’opportunité d'étudier d'autres matières et d'autres métiers offrant un avenir sûr et brillant dans le pays.

Ramón Vasconcelos, en charge du Ministère de l'Éducation l’année dernière, a souligné l'urgence de diversifier l'enseignement. « Nous sommes un pays éminemment agricole et toute notre préoccupation est de fabriquer des médecins, des avocats, de former des fournées de professionnels alors que nous tournons le dos aux champs et que la plus grande flatterie pour la vanité du Cubain est d’être appelé docteur. »

Le doctorat est dans notre République un marché d'oisifs et de désoeuvrés forcés. On va généralement à l'Université pour obtenir un titre qui donne de quoi vivre, plus que pour étudier. On en sort avec le titre et très peu de sagesse, et il n'y a ni patients, ni clients, ni salles de classe, ni poste d'enseignants, ni bâtiments à construire pour la folle quantité de diplômés annuels.

Mais la nécessité de diversifier l'enseignement des carrières lucratives mérite l'apport de nouvelles données et de nouvelles considérations.


*Emilio Roig de Leuchsenring

Historien de La Havane, de 1935 jusqu'à sa mort en 1964.

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

Page web : http://www.opushabana.cu/

Sur le même thème