Pancho Cuba, un Noel au bercail



En cet automne 2009 il n’a pas plu. Il n’y a pas eu de cyclone non plus, en opposition au dicton « En octobre tout se pourrit ». Normalement les premières semences de tabac se font au 15 novembre, après la saison des pluies. C’est alors que la terre fait peau neuve, qu’elle se régénère, devient propre. Le temps se stabilise, il fait plus frais, un peu de vent et il ne pleut pas.

En temps normal, Pancho Cuba sème la totalité de ses plants en trois fois : au 15 novembre, au 10 décembre et au 10 janvier. Lors de ma seconde visite chez Pancho, nous sommes  justement début janvier, je ne vois toujours rien… une terre brune à perte de vue.

L'Amateur de Cigare : « Pancho comment sera la récolte cette année ?

Pancho Cuba : - La saison est étrange. Figure-toi, c’est la première fois de ma vie que je ne travaille pas pour Noel, ni pour la Saint Sylvestre. Normalement pour les Vegueros, Fêtes de fin d’année rime avec travail intense. Ce n’est d’ailleurs pas facile de tenir ton équipe concentrée sur une des phases les plus délicates de la récolte… Tu sais pour les cubains tout est prétexte à faire la fête alors la fin d’année, tu penses ! Avant, du temps de mon père, le travail agricole était mieux payé, du moins on gagnait plus lorsqu’on travaillait plus, il existait une motivation, mais elle a disparu aujourd’hui. »

A partir de la date de la semence il faut compter 35 à 40 jours pour la première coupe du Libre pie (les feuilles du bas de la plante). Et 10 jours de plus, soit 50, pour couper les feuilles du Ligero, les meilleures du milieu de la plante. Et ce moment, normalement, coïncide avec les fêtes de fin d’année. En temps normal, dans les campagnes, on fête la saint Sylvestre, justifiée en plus  par le Triomphe de la Révolution. C’est le moment du traditionnel et incontournable Cochon Grillé, accompagné par la musique traditionnelle, le rhum, le tout pouvant durer 3 jours sans interruption. Ce paradoxe du travail du Veguero durant les fêtes est presque une tradition, pendant laquelle il est difficile de maintenir la discipline.

LDC : « Pancho, je ne comprends pas… je suis venu il y a quinze jour et en passant à San Luis le tabac mesurait déjà près de 30 cm… Et ce matin, sur les mêmes champs : plus rien ! Que c’est-il passé ?

PC : - Ils ont tout arraché avant-hier… A San Luis cette année, les Vegueros n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une date correcte de semence. Nombreux sont ceux qui ont dû arracher leurs plants pour avoir semé trop tôt et ne pas écouter la sagesse des anciens. Il faut être patient, et attendre le bon moment ! »

Certains Vegueros n’ont pas la patience d’attendre et prennent le risque de semer, malgré la pluie menaçante et la terre qui s’évapore… Le problème est surtout économique. En effet  l’agriculteur doit rémunérer ses employés qu’ils travaillent ou non, payer du personnel, et il s’agit souvent d’équipes nombreuses, pour attendre simplement que le climat soit favorable va en contre de la rentabilité.

LDC : « Mais Robaina a déjà un tabac de près de deux mètres !

PC : - Non ! Mais ça c’est pour les touristes. Sa Finca est devenu un vrai musée. La grande partie de sa récolte n’est pas aussi avancée… »

Finalement Pancho Cuba sèmera pour la première fois le 17 janvier, soit avec deux mois de retard sur le calendrier classique. Avec trois moments de semence et  un cycle de production de 85 jours au total, il devrait encore « coudre » les feuilles sur les perches pour le séchage et fermentation autour de la mi-mai !

De la qualité pour 2010 et des doutes sur l’avenir

Les moyens sont plus limités cette année. Les espaces cultivés vont être réduits. Probablement dû aux « trop » bonnes récoltes des années précédentes, conjuguées à la baisse des ventes en Europe due aux interdictions de fumer. Stocker coûte cher, il faut donc réduire les rendements, l’Etat cubain demandera par conséquent aux Vegueros de réduire leurs productions de feuilles. Pour Pancho Cuba c’est l’opportunité de faire moins et mieux, c'est-à-dire de se concentrer sur la qualité de ses feuilles. Dans cette logique 2010 devrait être une année de qualité.

LDC : « Et d’où viennent les semis que tu es en train de repiquer ?

PC : - J’ai été  le premier à San Juan y Martinez à créer des « Cepellon » (du nom d’un espagnol qui créa cette forme de plateau de polystyrène dans les années 70), mais aujourd’hui je les achète. Certains Vegueros se sont spécialisés dans la semence. Ils plantent  les graines sur des terres sauvages. Leurs semis sont meilleurs que ceux de l’État qui de toute manière ont presque disparu ».

Pour Pancho Cuba, ce sont 60 miles plants de tabac de Sol et 150 miles plants de tabac de Tapado. Le tout repiqué sur trois lots de terre répartis autour de sa Finca.  Le travail se fait avec 7 travailleurs, en 7 jours !

LDC : « Et tu es obligé de mettre des engrais ?

PC : - Un peu, mais c’est comme tout, ils sont limités par manque de moyens.  Avant on utilisait l’humus de ver de terre, c’était naturel.  Mais pour cela il aurait fallu maintenir les élevages de bovins, qui on presque disparu dans la région. On utilise maintenant des engrais chimique de bonne  qualité que nous fourni l’Etat.

Néanmoins, le secret est de dépendre le moins possible de l’Etat, car la terre et le tabac n’attendent pas. Le travail est trop subtile et exigeant pour qu’un tiers vienne te réguler ton savoir-faire.

Si on prend les Séchoirs par exemple : Même chose, très peu de moyen pour la maintenance et l’entretient de ces bâtiments. On est donc obligé de revenir aux Secadores traditionnels, en bois et toit de palmes. Et de toute manière c’est mieux que les Secadores modernes qui ont vu le jour il y a une dizaine d’année : pas besoin de transport, un meilleur contrôle, direct du Veguero, donc aucune dépendance des moyens étatiques. Et forcément c’est moins cher !

LDC : - Et la mise à disposition des terres pour les cubains de la part de l’Etat, ça a changé quelque chose pour le tabac ?

PC : - Non, peu de Veguero se sont lancés dans l’aventure. La majorité à avoir profité de ces disposition de l’Etat pour inciter à travailler la terre ne sont pas agriculteur, pour le moins ce ne sont pas des Vegueros. C’est ainsi que de nombreuses terres, excellentes pour le tabac ont été utilisé pour semer des aliments (haricots, patates douces, maïs…) dans un souci de rentabilité immédiate, et donc de facilité… mais aussi par nécessité : L’Etat cherche l’autosuffisance alimentaire. Mais sans de vrais investissements, les résultats restent très médiocres ». 

On dit ici : « Quien mira el cielo, no mira para la tierra » (celui qui regarde le ciel, qui est dans la lune, ne regarde pas la terre), le travail de la terre c’est beaucoup d’effort, de concentration, d’abnégation, surtout avec nos moyens artisanaux ancestraux. »

On retrouve ce réflexe de recherche de rentabilité également dans les nouvelles générations de Vegueros, qui sèment des aliments comme le maïs entre chaque récolte de tabac, au lieu de faire reposer la terre.  A la longue ces terres s’appauvriront et la qualité du tabac s’en ressentira. Cette recherche du gain, ou simplement du confort minimum pour des agriculteurs qui travaillent énormément et gagnent peu, affecte le milieu ambiant, et l’équilibre de la nature.

La culture du tabac rapporte peu. Certains Vegueros improvisés tentèrent l’aventure pour survivre, obtenir quelques revenus, mais le métier demande beaucoup de connaissance et de sacrifices pour parvenir à de bons résultats. Les jeunes cubains aspirent à mieux et plus vite : le tabac n’est pas une bonne recette… Sans compter qu’il faut des moyens, car le Veguero doit être autonome, dépendre le moins possible de l’Etat. Et il est difficile de rassembler ces moyens : employés, tracteur, matières premières, etc…

LDC : « Robaina le nom, Pancho Cuba le bon… tu es d’accord avec ce dicton ?

PC : - Je suis mal placé pour répondre, même si je sais comment Habanos considère mon travail. Je ne suis pas payé en fonction d’ailleurs…

Robaina a changé de métier ces dix dernières années, même s’il a su maintenir sa Finca pendant sa période de vedettariat mondial, la suite avec son petit-fils sera différente. Moi j’ai encore quelques années à consacrer pleinement à mes feuilles, mais l’avenir de ma Finca sera similaire : mes fils ne reprendront pas, ils ont chacun un métier qui les satisfait pleinement.

Au-delà des petites querelles bon enfant  entre Vegueros de renom, entre San Luis et San Juan existe la vraie question de la succession de ce patrimoine culturel. Qui viendra demain entrer en compétition avec ces monstres sacrés de la culture du tabac, qui viendra simplement les remplacer ?

On dit chez Habanos qu’avec les méthodes modernes, pas besoins du savoir ancestral, ni de l’expérience empirique des amoureux de la terre… ? Les sciences de la chimie compenseront et viendront assister les nouvelles générations de Vegueros néophytes. Oui, peut être… Pour l’affirmer nous pourrions nous tourner vers notre expérience française du vin et de nos vignerons ?

En tout cas, rien ne remplacera le travail manuel et la délicatesse de tant de manipulation des feuilles. Une chose est sûre également, les vignerons vivent de leur art, et en vive même très bien, pour ceux qui ont su sauvegarder leur savoir-faire. En sera-t-il de même pour les Vegueros cubains, ou simplement  disparaitront-ils ?