Paris est une fête… et Sagua aussi !

2018-07-02 15:55:25
Lídice González Espino
Paris est une fête… et Sagua aussi !

Pour Ernest Hemingway, « Paris était une fête » ; pour Chanín, la fête, c'était Sagua la Grande. Qui aurait dit, il y a quelques mois que la vie y changerait ? Baptisée Villa de la Purísima Concepción de Sagua la Grande à sa fondation, est en effervescence depuis que la décision a été prise d'en faire une destination touristique.

Chanín ne sait pas ce que signifie devenir une destination touristique. Pour lui, Sagua la Grande est seulement l'endroit qui l'a vu naître. Il voit mal ce que peuvent venir y chercher « ces gens qui vont venir de afuera », comme on dit ici pour parler de l'étranger : « du dehors ». Quoi qu'il en soit, Chanín va chaque matin suivre les travaux.

Cela peut paraître étrange, mais à Sagua, les gens se distraient ainsi. Ici, le tourisme ne fait pas peur, peut-être par méconnaissance ou parce qu'on aimerait que tout ce qui nous entoure soit plus beau, reconstruit, repeint, et qu'affleure l'histoire on ne peut plus précieuse qui s'enkyste en nous depuis de longues années.

« - Où vas-tu, Chanín ? demande Martha alors qu'elle balaie le trottoir qui fait face à sa maison.

- Au bourg - c'est ainsi que l’on appelle le centre-ville à Sagua - je vais voir comment se passent les travaux aujourd'hui.

- Mais mon vieux, c'est encore très tôt, lui dit Martha alors qu'il n'est que sept heures et demie.

- Pas du tout ! Ça travaille même de nuit. Hier, j'y suis allé avec mon petit-fils, à l'hôtel, ils travaillent même les lampadaires allumés ».

Et c’est ainsi qu’on voit Chanín traînant le poids de ses 80 ans s'éloigner de Martha. La population de Sagua compte une proportion importante de personnes âgées, il est donc facile de se faire raconter l'histoire de la ville par ses habitants. C'est peut-être aussi ce qui explique que dès leur arrivée pour les travaux de restauration, les ouvriers des chantiers ont appris l'histoire des lieux. Les habitants de Sagua passaient de longues heures à raconter ce qu'il y avait à chaque endroit et ce qu’ils y faisaient du temps de leur jeunesse.

Les Sagüeros sont ainsi, ils veillent avec attention sur leur pays. Et, de la même façon qu’ils ont dit adieu à l'arbre centenaire qui a longtemps orné le parc « La Libertad », ils ont accueilli les tour-opérateurs lors du Salon international du tourisme.

Auparavant, ils ont nettoyé les rues comme ils l'auraient fait pour leur maison. De l'eau, un bon coup de balai, on a donné du cœur à l'ouvrage. La ville devait être propre, elle aurait de la visite le lendemain.

Aussi, le 4 mai, Chanín et la plupart des Sagüeros se sont endimanchés et sont sortis pour accueillir les "touristes". Beaucoup n'ont pas compris qu'il s'agissait seulement de présenter la ville en tant que destination touristique. Pour les gens d'ici, les touristes, c'étaient ceux qui étaient venus. Les rues se sont emplies de la joie et des bonnes manières de tous ces gens qui sont venus en famille ou sont sortis de leurs lieux de travail pour l'occasion. Ils étaient tous là, heureux d'offrir leur maison à quiconque voulait la connaître, c'est là l'idée qu'ils se font du tourisme.

Et le tourisme doit être cette simplicité de montrer ce que l'on a à ceux qui veulent nous connaître, c'est du moins avec ce naturel que les habitants de Sagua la Grande l'ont ressenti ce jour-là, c'est ainsi qu'ils ont fait vivre l'accueil. La reconnaissance se lisait sur les visages des visiteurs qui se mêlaient aux locaux, allant de côté et d'autre pour admirer des objets artisanaux, goûter aux délices de la cocina isabelina (la gastronomie du village côtier d’Isabela de Sagua, on ne saurait y résister) ou découvrir le travail des viticulteurs. Et que dire de la musique ? Le parcours des tour-opérateurs a été rythmé par la conga de Pablito el rumbero et le son cubain à la manière de la région. Sans oublier le chant lyrique, les danseurs de danzón accompagnés par l'orchestre municipal, et ce brouhaha de rires et de joie qui est le signe d'une émotion authentique.


Le temps passe et on s'étonne que les "touristes" n'arrivent pas, on pense que l'on n’a pas su séduire comme on l'aurait voulu. À vrai dire, le tourisme, ce n’est pas que l’architecture et l’histoire, le tourisme, c’est aussi et surtout, peut-être, les gens qui habitent ces lieux. Ici, les gens sont disposés à raconter leur ville au visiteur, à l’accompagner, ils cherchent en somme à le satisfaire.

C’est ce que fait Chanín, avec cette joie qui ne le quitte jamais et cette vitalité incroyable pour son âge. Il regarde et se rappelle de ce qui a été, il songe à ce qu’il en sera demain. Quand, le soir venu, il s’assoit pour prendre le frais devant la porte de sa maison, aux fenêtres grandes ouvertes, il voit les gens qui passent en le saluant. Cette habitude qu’ont les Sagüeros de s’installer sur les trottoirs jusqu’à tard dans la nuit va sûrement éveiller la curiosité des visiteurs, mais ce n’est pas le tourisme qui va y mettre fin. Des fenêtres et des portes grandes ouvertes, voilà un autre symbole du naturel et de la tranquillité qui règnent à Sagua la Grande.

Il n’y a plus qu’à espérer que cela ne change jamais, que la fête continue à Sagua quand le tourisme arrivera pour de bon, comme elle dure encore à Paris. En tout cas, Chanín y croit.

Habana XXI

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