Parlons base-ball



Par Sofía D. Iglesias

Que l'on soit en pleine troisième guerre mondiale ou en période de l'élection présidentielle aux États-Unis ou encore pendant une visite de Donald Trump à La Havane, un sujet l'emportera toujours dans les conversations à Cuba : le base-ball. Le base-ball, sport national de l'île, n'a pas seulement des supporters là où l'action est censée se dérouler. Si les rencontres ou leurs retransmissions télévisées séduisent effectivement beaucoup d'amateurs, des tribunes pittoresques des stades au fauteuil devant l'écran, ce n'est cependant que le point de départ d'une nouvelle série interminable, rejouée par les fans.

Car, pour un amoureux de ce sport, rien n'est plus savoureux que le débat post-jeu. C'est là que les passionnés de base-ball semblent meilleurs ou pires que dans la réalité. C'est aussi là que les fidèles supporters d'une équipe justifient leurs défaites par les raisons les plus diverses, parfois éloignées de la vérité mais d'une grande saveur.

Celui que l'on attend le moins décrit le jeu de façon plus experte que les commentateurs des médias. Il souligne les détails. Il amène le suspense. Il raconte des blagues inédites.

Ah, et quand une des équipes favorites de la majorité des présents gagne, alors les conversations (avec force éclats de voix) se prolongent pendant des jours, des nuits, des semaines ou même des mois. Les qualificatifs ne manquent pas pour rehausser les qualités de tel ou tel pitcher, l'agilité du batteur Untel ou l'habileté d'un joueur de champ débutant sur lequel personne n'aurait parié.

Bien entendu, en plein feu de l'action, quelqu'un vient rompre le charme. Le nouvel arrivant déclare qu'il a connu, personnellement, l'idole de la veille : « Mon gars, si tu savais, il n'est pas si fort que ça, ni si grand, ni si sympa ! »

Un autre : « C'est quelqu'un de bien, il m'a serré la main, il m'a invité chez lui, il m'a signé un autographe sur une balle. »

C'est alors que la scène change du tout au tout. Le sujet adopte une tournure plus intime, plus personnelle, portant sur les mérites, les sacrifices et les qualités des joueurs qui, au final (bien qu'on l'oublie parfois) sont des êtres humains.

Un moment s'écoule ainsi à se replonger dans l'histoire, à se souvenir des grandes figures, des moments indépassables lors de rencontres internationales, des documentaires inoubliables, de toutes les émotions.

Ainsi, jusqu'à ce que l'un d'entre eux demande des nouvelles de quelqu'un : « Qu'est-ce qu'il devient ? Ça fait un moment que je ne le vois pas. » L'échange prend alors une autre tournure.

Surgit le sujet des joueurs cubains qui parcourent le monde, notamment les grandes Ligues :

À partir de là, la conversation prend une tournure plus financière. Les participants se centrent sur les millions de dollars que touche tel ou tel as, ou sur le contrat qu'Untel a perdu pour avoir plongé dans l'alcool, ou combien le rendement de tel autre encore a baissé alors qu'à Cuba il était une star.

Puis ils discutent un peu du gagnant de cette année, de l'obscurantisme qui entoure la malédiction de la chèvre, et font des pronostics (tout Cubain qui se respecte fait toujours un pronostic sur le climat, le sport, la fin du feuilleton…) sur la chance qui tournera de nouveau en faveur des Chicago Cubs.

Encore un moment, et les sujets s'épuisent. Un bref silence. Un coup de rhum ou de café et on repart à la charge.

Le temps et l'envie ne manquent pas pour critiquer les managers, leur méthode de travail, leur capacité de motivation de l'équipe. Puis une nouvelle et brève parenthèse sur les “générosités” du gouvernement de certaines provinces pour stimuler le rendement de leurs garçons.

« Toutes les provinces peuvent gagner, mais on voit jouer des gens qui ne savent même pas où loger ! » Quelqu'un derrière a lâché la phrase, provoquant l'affrontement. Il le fait exprès pour que le sang ne refroidisse pas, pour que le rythme du débat ne baisse pas. Et le reste suit. Ils crient des offenses, lancent des mots d'ordre, se laissent séduire par la frénésie du moment, on y joue plus sérieusement que dans le stade même.

OÙ L'ON DÉBAT TOUJOURS

L'échange autour du base-ball ne connaît ni temps ni espace. Cependant, il existe dans l'île certains lieux connus pour leurs débats incessants sur le base-ball, y compris pendant les périodes de pause de la série nationale.

Le lieu principal est la Plaza Marte, à Santiago de Cuba. Cet endroit est le sanctuaire de l'équipe du territoire, où l'on adore ses idoles et méprise les opposants (essentiellement les Industriales de la capitale).

Le syncrétisme religieux, l'identité culturelle de la province et d'autres particularités distinguent les processions de cette place, qui se meuvent derrière la Vierge de la Charité au pas de la conga de Santiago.

Le coin havanais, en revanche, se trouve au Parque Central et il est impossible de ne pas le remarquer. Toute l'année, jour après jour, un groupe de personnes (des hommes pour la plupart) crie ses propres stratégies, ses propres décisions concernant les matchs déjà joués et ceux à venir.

Pinar del Rio, Villa Clara et Holguin ont aussi leurs espaces identifiés de vénération et de discussion. C'est ainsi dans tout Cuba, avec plus ou moins d'enthousiasme, mais toujours bien réel. Car cette affirmation populaire selon laquelle le base-ball est la passion des Cubains n'est pas un vain propos.

Traduction : F. Lamarque