Parlons rap...

2015-04-03 03:26:24
Eileen Sosín
Parlons rap...

La version la plus actualisée de Word reconnait le mot « anticastriste », mais si tu écris « cubania » et « rapper », c’est signalé en rouge, comme une erreur... Avec sa musique, Bárbaro « El Urbano » a défendu les deux.

Par: Eyleen Sosín

Il a un nom de joueur de base-ball. Il est facile d’imaginer le commentateur sportif latino annoncer « BáarbaroVaargas… tercera base » (… troisième base). Avec une telle stature, 1m98 exactement, il paraitrait destiné à jouer au basket-ball. Mais il n’est ni l’un ni l’autre et l’explique clairement : « Je me fiche de Lionel Messi ou de Cristiano / Mon sport c’est faire du rap / et je suis supporteur du hip hop cubain. »

Barbaro est diplômé de l’institut supérieur de design (ISDI), spécialisation graphiste, qui est, selon ce qu’ils disent là bas, la spécialité que choisissent les plus créatifs. « Je ne sais pas, je ne sais pas, ceux du design industriel aussi travaillent dur, ça demande beaucoup de préparation. » Il arrive que dans certaines chansons il paraisse fanfaron, mais en réalité c’est un garçon sensible : 26 ans, natif du Marianao profond, quartier populaire de La Havane, il écoute tout le temps de la musique.

« Je suis pas un fauteur de trouble comme on le pense / Je parle pas de consommation, de fumette, / de Hummel (marque sportive), ni de millions (…) Deux femmes m’ont élevé comme si c’était des hommes… » Pour le connaître mieux, il faut être attentif à chaque rime, surtout celles qui parlent presque comme un journal intime, une carte d’identité. « Moi aussi j’aime le luxe, l’argent, les filles, la fête, les vêtements, l’alcool et être aisé / mais je pourrais pas me sentir à mon aise sachant qu’avec ma musique je perd mon entourage. »

Son histoire d’amour pour le rap débute quand il commence à faire du free-style en tant qu’amateur aux concerts des bars Barbaram et Karachi. « Mon truc c’était l’improvisation. » Là bas il rencontre Aldo, des Aldeanos. “ Au final, il s’est approché de moi et m’a dit : ”commence à écrire, tu dois t’y mettre sérieusement”, C’est comme ça que j’ai écrit mes premières chansons. Au début j’aimais pas trop, parce que je restais trop dans le style des Aldeanos, c’était ma plus proche influence. Puis le temps est passé et j’ai pu, un peu plus, trouver ma propre identité. »

Le premier album né en 2010, est baptisé, suggestivement, Casi crudo (Presque cru). C’est à partir de ce moment là que la route s’est dessinée : «  Ne me demandez pas mes futurs projets / Je continuerai à faire du rap dur / sans vendre un titre mais sûr / que mes promoteurs ne me laisseront pas tomber / puisque ce sont les disques durs / MP3, clé USB. »

Ces vers mettent en joue - et font feu - sur deux mots maudits. Dans le hip hop national parler de « marché » et d’ « institution » c’est comme mentionner la corde dans la maison d’un pendu. « La majorité d’entre nous appartenons à l’agence de rap cubaine, qui elle-même appartient à l’institut cubain de la musique ; sinon, nous ne pourrions pas chanter dans plusieurs endroits. Mais la seule chose qu’ils nous apportent ce sont : les papiers. Dans un sens, si on y pense, il faut même être reconnaissant de son existence, parce que son rôle est légitime; Par contre, il devrait y avoir une entreprise pour soutenir les artistes, les défendre dans certaines situations, les appuyer, déjà en ayant un budget, en faisant de la promotion,… »

Et pourtant il tourne, que se soit le Diablo Tun Tun, La Gitane, le Palacio de la Rumba ou la salle Avenida ils ont tous reçu le flow de Barbaro, autant seul qu’accompagné. Le bar privé La Figura lui a aussi laissé accès à la piste. La proposition culturelle de ces nouveaux lieux privés est parfois controversée mais les rappeurs ont besoin de ces espaces pour être entendus. «  Dans tous ces lieux, les gens sont repartis avec une bonne impression, le public hip hop est excellent, et se comporte très bien. »

Cependant, les médias –« medios sin remedio » (médias sans remède), dit-il -, ont plus d’une fois fait la sourde oreille. « Parfois on se renferme sur nous même et moi je me retiens aussi / Parce que si on donne et qu’on est méprisé / Comment je réagis ? » Le problème fait mal : « Regarde le salaire moyen de ce pays / Et dis moi qui peut te payer, à toi, trois milles pour un clip vidéo », toujours sur le ton de l’humour : « je fais du dessin et je fais du rap cool / si je vis en travaillant, comment est ce que j’aurai mes sous ? »

Devant ces préoccupations de faire de la musique pour l’argent, Etian Brebaje Man explique dans cette même chanson : « Le cœur qui aime garde les idées claires / Il part pas pour l’argent, il s’en va jamais. / Mais il faut aussi avoir des sous (…)  pour avoir plus d’argent et arriver chez moi / sauver tout le monde, qu’est ce qui m’importe le plus. »

Si il y a seulement des citrons, il y a plus qu’à faire de la limonade; en d’autres termes, il faut s’occuper de tout. « c’est réellement un poids : je dois gérer les présentations, dessiner les flyers, les imprimer, aller les distribuer, et ce, en plus de la musique : les paroles, la production… C’est très compliqué, je crois que je m’y suis habitué, bien que des mauvaises choses personne ne s’y habitue tout à fait. »

Face à la situation, on garde une attitude positive : “ Ma plus grande richesse c’est de ne pas me sentir pauvre / pauvre c’est celui qui se sent mal de ne pas être riche ». Et ensuite : « Je suis pas sorti sur Lucas (sorte de MTV cubain), et je sortirai sur MTV ? / Mais le vrai triomphe pour moi / Va au-delà de faire un tube / une bonne chanson c’est celle qui fait passer un message même s’il n’est pas joyeux. »

Ainsi il n’y a pas d’autre solution : « Si je dois tomber dans la facilité, que se soit en jouant à la loterie / Parce que je ne pense pas travailler en rappant des bêtises. »

Combiner le travail avec le hip hop fût difficile. Quand il était à sa cinquième année d’université, on l’invitait à chanter ici ou là, « mais j’ai toujours considéré ça comme un loisir, c’est pour ça que je me suis mis au design. » Après, et jusqu’à pas très longtemps, Barbaro avait une double vie : de 8h du matin à 17h il travaillait dans une entreprise, et à la fin de la journée, comme Superman, quand il partait du bureau en courant, il se transformait en rappeur.

Entre les voisins et les collègues de l’entreprise peu connaissaient cette facette, et ils furent au courant par hasard. « Quand je suis sur scène je perds ma timidité, devant les gens ; alors que je n’aime pas dire que je chante et tout ça. »

Alors qu’il est définitivement investit dans la musique, il ne s’agit quand même pas d’une décision radicale. Si le moment arrivait où il fallait choisir, il assure ne pas avoir peur. « Je souhaite toujours continuer les deux, ce sont des choses complémentaires : ça m’aide à faire les pochettes de mes albums, les affiches, je laisse toujours la main sur mes vidéos, et je peux y donner une opinion critique. »

En parlant de critique, un ingrédient qui ne manque pas dans le rap cubain. Les textes difficiles, contestataires, chargés de conscience sociale et d’atmosphère de rue sont vulnérables aux mauvaises intentions et sujets aux interprétations de tous types.

“Tout au long de l’histoire on a toujours voulu en profiter, c’est pour ça que personne ne sait à qui ouvrir la porte de sa maison. Ici, toutes les semaines, arrive un étranger différent.

Il ne faut pas non plus généraliser : certains viennent faire une thèse, un master, un doctorat ; nous les intéressons, et ils viennent avec l’intention d’aider et s’imprégner de ce qui arrive. D’autres se rapprochent simplement pour faire mal.

“Je suis déjà passé par une expérience négative: Ils m’ont pris un bout d’une interview pour Al Jazeera, et c’est sorti sur CNN. Le problème c’est pas ce que j’ai dit, mais le contexte dans lequel ils m’ont intégré. Et ça vaut aussi pour les conditions qu’on a : ils veulent te payer 20 pesos pour un disque, ils arrivent en te donnant un tee-shirt et ils pensent qu’avec seulement ça ils peuvent t’acheter. Souvent ils manquent de respect avec cette manière tellement profiteuse. »

Ainsi, la version la plus actualisée de Word reconnait le mot « anticastriste », mais si tu écris « cubania » et « rapper », c’est signalé en rouge, comme une erreur.

-C’est vrai que dans le rap cubain il n’y a pas de chansons d’amour ?

-Quoi ? Mais qui a dit ça ?

-C’est ce qu’on dit.

-Ca dépend du ton que tu lui donnes : il y a des chansons politiques qui parlent d’amour, de la mère, de la grand-mère… Par exemple, j’avais une copine qui vivait à San Nicolas de Bari, et la vision que j’ai donné à la chanson fût la difficulté qu’il fallait pour aller la voir. »

Pourquoi Urbano (urbain) « c’est ce que je veux qui se reflète dans mes textes, les histoires qui m’entourent. » Marianao par ci, Marianao par là. « comment ça va mon pote, dis moi renoi, qu’est ce que tu fais / (…) ne t’auto-marginalise pas, la rue que tu as / c’est la même que moi. »

La noblesse de l’esprit se sent dès la première écoute. La preuve en est : la chanson Mi Mundo perfecto, de presque dix minutes, avec Aldo, Dj Lapiz, Silvito el Libre et la voix mélodieuse de Danay Suarez clamant « Valeur, valeurs… »

En étant un des plus jeunes MC sur la scène nationale il n’a pas pu se libérer du surnom de “Barbarito” (-ito = petit), même chez lui on l’appelle « Osniel », son second prénom. La famille, à sa manière, vit aussi le hip hop. «  J’ai toujours été soumis à ce que me disaient ma mère et ma grand-mère, je dépend quasiment directement d’elles pour tout. Si elles ne me disent pas : « fais ça », je le fais pas. Quand je suis sorti du lycée, je suis allé à l’université, et elles étaient toujours derrière moi, avec les études… Ensuite, d’un coup, c’était comme sortir de leur emprise, comme prendre un virage. Mais elles ont changé et ont vu qu’en vrai l’on peut obtenir des résultats, merci à Dieu j’ai été récompensé. »

Au début la mère lui a conseillé d’écrire des chansons complaisantes, qu’ainsi il triompherait tout de suite. « Je lui ai dit : mais, maman, tu me parles sérieusement ? je me suis jamais assis avec ma mère en lui mettant une de mes chansons, alors que je sais qu’elle a vu les vidéos. Je ne sais pas si elle aime, je ne crois pas, parce que ce qu’elle aime, elle, c’est Marco Antonio Solis (chanteur populaire romantique). »

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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