Passé et présent du Festival de Varadero

2018-07-31 00:23:54
Ernesto San Juan
Passé et présent du Festival de Varadero

Image : Brady Izquierdo

Cette nouvelle édition du Festival de Varadero réveille les souvenirs de mes étés de jeunesse sur la plus belle plage de Cuba. Le plus important festival de musique populaire du pays cherche à retrouver sa place dans le contexte actuel de l’île et moi, je continue de rêver de ces années de frénésie et de fête du milieu des années 1980.

Suite à une série de changements sociaux et politiques survenus après le triomphe de la Révolution cubaine en 1959, la station balnéaire de Varadero, à Matanzas, accueille en 1965 le Festival de la chanson populaire. L’objectif était clair : créer un grand espace qui serait consacré chaque année à la culture et aux loisirs tout en transformant l’une des plages les plus belles au monde - réservée jusqu’en 1959 aux familles fortunées - en une destination à la portée de tous les Cubains qui auraient ainsi l’occasion de participer à une « danse » sans précédent.

Les origines : une idée révolutionnaire

Le gouvernement de la naissante Révolution cubaine s’est proposé, une fois atteints ses principaux objectifs sociaux, d’assurer au peuple différentes modalités de divertissement. Le Conseil national de la culture a organisé le Premier Festival de la chanson populaire où seulement des groupes nationaux se sont produits. Bientôt, le Festival deviendrait un évènement à caractère international, où les spectateurs pouvaient apprécier non seulement la musique ibéro américaine, mais aussi celle des pays du camp socialiste.

Le Festival a eu son « âge d’or » dans les années 1980, et ce, grâce, entre autres, aux conditions de l’île en matière économique, sociale et culturelle. À cette époque-là, les activités pouvaient s’étaler sur quinze jours.

Toutes les ressources dont disposait l’ancien Institut national de l’industrie touristique (INIT) étaient en fonction du succès de l’événement, à savoir le parc hôtelier de la station balnéaire - à peine vingt installations à l’époque - et des espaces pour camper. Il a été d’autre part permis de passer la nuit dans tout site imaginable, y compris un porche, un abribus, une voiture, un autocar ou une chambre d’hôtel, dans le cas des prévoyants.

À cette occasion, les prix baissaient à des niveaux incroyables. Par exemple, une pizza napolitaine ne coûtait que 70 centavos de peso cubain ; une bouteille de soda de 350 ml, 25 centavos ; une tortica de Morón (gâteau sablé), 5 centavos. Pour mon menu quotidien, comprenant une salade, un plat de résistance et un dessert, je ne dépensais que 5 pesos cubains, soit moins de 25 centavos en pesos cubains convertibles (CUC). Vous vous rendez compte ! Mon neveu résiste encore à me croire.

L’accès aux concerts et aux spectacles, ainsi que les parkings étaient gratuits.

10 jours de bacchanales

Pour les jeunes, vu ces prix abordables, le Festival de Varadero était l’équivalent d’un paradis d’été tropical. À l’approche de cette manifestation, je demandais quelques jours de congé et je mettais le cap sur Varadero en compagnie de plusieurs amis. Peu importait le moyen de transport. Si l’on était chanceux, on louait une chambre, autrement on dormait dans une voiture.

Le Festival de Varadero était une sorte de bacchanale cubaine du XXe siècle. L’adrénaline montait rien qu’à l’idée de s’y rendre.

Dès que l’on entrait dans la ville, le corps commençait à se relaxer, grâce aussi aux effets de la bière et du sable.

La grande fête avait lieu à l’Amphithéâtre. Pendant toute la nuit, les musiciens se produisaient sur la scène : tout d’abord, des groupes cubains, puis des solistes étrangers, qui interprétaient trois chansons maximum, et enfin, un orchestre de musique populaire comme Van Van qui faisait danser Varadero jusqu’à six heures du matin.

En dehors de la scène, sur la vaste arène, le spectacle n’était pas la seule attraction. La musique se mêlait aux boissons, à la danse et à l’ivresse collective. La volupté de ces soirées d’été éveillait d’autres désirs… Ainsi, le sexe intense et libre faisait aussi partie de cette fête estivale. Nous appelions cela « liberté ».

J’ai eu la chance d’assister à trois festivals pendant ma jeunesse. La dernière édition a eu lieu en 1987.Les ressources commençaient à faire défaut. Certains responsables se plaignaient déjà des excès. La qualité artistique languissait aussi. Tout avait changé.

Varadero 2018, à l’ombre d’un passé glorieux

Ce rendez-vous musical est rené au bout de 31 ans. Du 28 juin au 1er juillet 2018, le Festival d’été de Varadero a offert cinq spectacles animés par des jeunes talents locaux : Gente de Zona, Charanga Habanera, JG, Buena Fe, Yoruba Andabo, Jacob Forever et des DJ à la mode. Certains concerts se sont tenus dans des espaces publics, mais le gros de l’événement a eu lieu dans le complexe hôtelier de Playa Caleta et Punta Arenas.

S’agit-il par hasard du resurgissement du légendaire Festival de Varadero ? Je ne le crois pas, au moins du point de vue de sa conception. L’actuelle manifestation est organisée à l’intérieur des hôtels, et les prix sont impossibles à payer pour la plupart des jeunes cubains et pour les moins jeunes aussi.

Le Festival de Varadero, un véritable tout compris, était une grande fête pour tous. Ni les gratuités, ni la réduction de prix, ni les permis pour camper n’importe où n’existent plus. Ces espaces libres sont maintenant occupés par des hôtels ou autres installations. Il se peut que les futures éditions soient un reflet de la Cuba d’aujourd’hui, où les différences de classe sont nettement marquées. Rien n’est comme auparavant ; ni la population, ni l’économie, ni Varadero.

Je garde le plaisir d’avoir vécu pleinement le Festival original. Ce souvenir heureux me fait penser que le Festival de Varadero occupera peut-être dans l’avenir une place de premier ordre dans le calendrier d’événements populaires cubains. Non seulement pour les nationaux mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent aujourd’hui à découvrir Cuba, au-delà des mythes.

Traduction : Fernández-Reyes

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

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