Prévisions, contraction ou relance ?



Compte tenu de l’avenir incertain - aujourd’hui, plus que jamais - de l’économie globale, sans parler des résultats du vaste débat entamé à Cuba à propos de sa politique économique, il n’est pas du tout facile de prévoir l’évolution de l’économie cubaine dans les cinq années à venir. Dans ce contexte, la publication annuelle Country Forecast: Cuba de l’Economist Intelligence Unit (EIU) avance davantage de clauses conditionnelles que d’habitude. Elle constitue cependant un bon point de départ pour évaluer toute une série de situations hypothétiques et leur incidence sur les prévisions. Le présent article aborde le scénario principal et réfléchit par la suite sur quelques alternatives.

Voyons d’abord les chiffres. Selon L’EIU, le PIB cubain augmentera en moyenne de 5,3 p. 100 par an en 2008 et 2009 pour chuter à 4,7 p. 100 entre 2010 et 2012. C’est acceptable, mais c’est quand même une diminution du rythme de croissance par rapport à la période 2002-2007 lorsque la croissance moyenne (selon nos estimations) a pratiquement atteint 7 p. 100. Les prévisions dépassent les moyennes régionales et globales de l’Amérique latine pour la période, (3,9 et 4,5 p. 100 respectivement) mais sont inférieures à la croissance enregistrée par la Chine, à savoir 8,5 p. 100. 

D’après ces prévisions, la locomotive de la croissance cubaine sera la demande nationale, autrement dit les investissements et, à une moindre échelle, la consommation familiale. Une croissance exceptionnelle a été enregistrée au cours des trois dernières années en raison de facteurs externes, ce qui a peu de possibilités de se répéter. Contrairement à la période 2004-2006, la balance extérieure n’apportera pas une contribution positive nette à la croissance du PIB étant donné que la demande d’importations dépassera l’augmentation des exportations. En ce qui concerne les résultats, le modèle changera aussi : compte tenu du fait que les services ont joué un rôle clé au cours des cinq dernières années, vu la croissance relativement discrète de l’industrie et la contraction du secteur agricole, une croissance plus équilibrée devra se produire dans les cinq années à venir. Pourtant, vu les maigres niveaux de production par rapport aux problèmes potentiels et chroniques de la productivité, la relance économique sera relativement modeste. 

Ces prévisions sont sous-tendues par certaines prémisses. Tout d’abord, une prémisse politique fondamentale : il n’y aura pas de changement de gouvernement. Cela repose sur l’évaluation de l’actuel rapport des forces politiques et sociales à Cuba et sur la prémisse selon laquelle il n’y aura pas d’intervention extérieure. À notre avis, on peut s’attendre à une réponse de la part du gouvernement actuel aux pressions exigeant un « réajustement » du système plutôt qu’à un changement de gouvernement. Ce point de vue semble être confirmé par le processus de débat promulgué par Raúl Castro qui aboutira la prochaine année à l’adoption de nouvelles mesures pour réformer le système.

La deuxième prémisse concerne l’orientation générale de la gestion économique. On ignore encore aujourd’hui la portée des mesures qui découleront du débat, mais le scénario principal prévoit des changements importants, sans être pour autant radicaux. Les initiatives pourraient peut-être inclure un réajustement des salaires et des prix à même d’encourager les travailleurs, des changements relatifs à l’organisation de l’agriculture et à la distribution des aliments et une plus grande responsabilité des directeurs des entreprises. L’élévation de l’efficience suite à ces réajustements fait aussi partie de nos prévisions compte tenu de son rapport avec l’accélération de la croissance du salaire réel.

La troisième prémisse porte sur la stabilité macroéconomique. Nous estimons que la Banque centrale, qui a suivi de près les réglementations financières et la gestion monétaire, poursuivra sa prudente stratégie. À notre avis, il n’y aura qu’une légère réévaluation du peso cubain vu le risque qu’entraînerait un réajustement radical sur la stabilité des prix et son impact sur les revenus relatifs. Cela contribuerait à éviter l’instabilité des prix et empêcherait une augmentation des frais réels des foyers de plus de 6 p. 100 par an.

Les prévisions reposent d’ailleurs sur des prémisses ayant à voir avec les conditions extérieures. L’EIU prévoit une légère réduction de la croissance économique mondiale, ce qui entraînerait une baisse des niveaux élevés actuels des cours des produits de base. Les effets des cours plus bas du nickel sur les recettes d’exportation seront compensés par une modération semblable des cours d’importation du pétrole. (Les fluctuations des cours du sucre n’auront pas un impact sensible sur l’activité économique de Cuba.) Il est à prévoir que les liens économiques avec le Venezuela continueront de se développer et que la livraison des biens d’équipement et l’octroi de nouveaux prêts de la part de la Chine ne diminueront pas.

Les principaux risques sont évidents : effondrement politique, invasion des États-Unis, bouleversements politiques au Venezuela. Mais ces faits sont peu probables. Une réduction radicale des sanctions économiques imposées par les USA est peu probable, bien que possible. Cependant, les prémisses qui exigent une analyse plus approfondie, vu la probabilité des alternatives, concernent la politique économique. Quelles seraient les répercussions au cas où le gouvernement adopterait des réformes plus profondes suite aux débats ? Quelles seraient les répercussions d’un changement soudain des prix ou des taux de change sur les résultats économiques ?

Le développement de Cuba est actuellement freiné par l’afflux relativement limité de capitaux étrangers (malgré l’augmentation récente des crédits accordés par la Chine et le Venezuela) et par une économie interne dépourvue de dynamisme. Certains signes constatés au cours des derniers mois laissent prévoir une plus grande ouverture aux investissements étrangers. La structure générale, en vertu de laquelle chaque investisseur doit compter sur l’approbation explicite du gouvernement, semble inchangée, mais il est possible que l’éventail de types d’association à établir augmente. Cela pourrait entraîner une nouvelle vague d’investissements dans le tourisme et l’infrastructure, et, ce qui est encore plus important, une plus vaste insertion de l’économie cubaine sur le marché mondial. Autrement dit, même si les liens actuels se bornent à quelques secteurs, une gamme plus variée de biens et services pourrait s’intégrer davantage à l’échelle internationale. Les effets d’une telle réorientation de la politique des investissements étrangers pourraient se faire sentir tout d’abord sur l’accroissement des exportations. L’expérience montre que les effets secondaires, en termes de transfert de technologie et de diversification de l’activité originaire, pourraient être encore plus importants.

En ce qui concerne l’économie interne, les débats ont mis à nu le désir d’essayer de nouvelles modalités de l’activité économique à partir d’une plus grande autonomie et de mieux utiliser les signes du marché pour offrir des stimulants. Même si les plans ne prévoient pas la privatisation, le réajustement des prix pourraient encourager une utilisation plus rationnelle des ressources et améliorer le rapport existant entre les salaires et la productivité. Une réorganisation de la chaîne alimentaire pourrait donner lieu à la transformation des secteurs agricole et alimentaire de détail. D’autres secteurs, y compris les services, pourraient faire l’objet d’un redressement par le biais de plus vastes réformes des prix et des entreprises.

Le double système monétaire a freiné l’utilisation des prix, des salaires et des bénéfices comme un stimulant de la productivité. D’après nos prévisions, cette situation se poursuivra dans les cinq années à venir, mais ce scénario semble de moins en moins probable. Les distorsions découlant de l’utilisation de deux monnaies entravent l’efficience économique et sont d’autre part responsables dans une large mesure de l’inégalité des revenus et favorisent la corruption. Tout porte à croire que la balance dans le calcul des risques et bénéfices commence à changer, facilitant de la sorte l’adoption d’une éventuelle mesure radicale de la part des autorités monétaires. Les conséquences économiques seraient en fonction du type de réforme. En mettant les choses au mieux, l’unification pourrait donner une nouvelle impulsion au dynamisme économique. Et si l’on y ajoute un réalignement (et, probablement un peu de libéralisation) des prix, il est à prévoir une augmentation des revenus réels pour ceux qui perçoivent leur salaire en pesos cubains et une puissante réponse de l’offre qui aurait peu d’effet sur l’inflation ou la balance extérieure.

Les prévisions de l’EIU sont constamment réexaminées. L’objectif est de présenter le scénario hypothétique le plus probable. À l’heure actuelle, ces prévisions prévoient un ralentissement de la croissance pour les cinq années à venir. Mais les conditions et les perspectives changeront même au cas où aucun bouleversement politique radical ne se produirait. Il faudra suivre de près au cours des prochains mois les débats sur la politique économique afin d’identifier des signes de nouvelles initiatives. Compte tenu de sa force de travail hautement qualifiée et de l’amélioration de l’infrastructure, les potentialités de croissance de Cuba sont très élevées. Avec l’adoption de mesures politiques audacieuses capables de surmonter certains obstacles, une nouvelle relance économique à Cuba est fort probable.


 

Depuis 1995, Emily Morris est rédactrice et économiste principale de l’Economist Intelligence Unit sur l’Amérique latine et les Caraïbes. Elle était auparavant professeur d’économie du développement à la London University's School of Oriental and African Studies. Actuellement, elle prépare un doctorat en Transformations Economiques à Cuba depuis 1990.

Les chiffres figurant dans les graphiques ont été repris du EIU Country Report correspondant à novembre 2006.