Quand Alejo Carpentier annonçait l’ombre de la Révolution

2012-08-27 22:17:08
David E. Suárez
Quand Alejo Carpentier annonçait l’ombre de la Révolution

En plus de son ouvrage Le royaume de ce monde (1949), un autre roman historique d’Alejo Carpentier mérite d’être relu pour comprendre Cuba aujourd’hui. Il s’agit de Le siècle des lumières (1962), livre qui consacra le créateur du réalisme comme un des artisans majeurs du boom littéraire latino-américain des années 60.

La Révolution Française est le thème de fond dans Le siècle des lumières. Plus précisément, on y parle des conséquences de la Révolution Française dans les Antilles du point du vue d’un personnage ayant réellement vécu : Victor Hugues. Cet aventurier et commerçant marseillais débarqua un jour à La Havane et décida d’y semer les idéaux politiques du moment dans l’esprit de deux jeunes innocents Sofia et Esteban : liberté, égalité, fraternité.

A travers Victor Hugues, on retrouve l’image du fidèle partisan de la révolution (future gouverneur de Guadeloupe) et l’impact de cette dernière dans les Caraïbes de la fin du XVIIème siècle. Mais les Lumières n’occuperont pas tout le roman. Dès la première page, Carpentier nous offre une terrible vision : une guillotine amarrée sur le pont d’un bateau dans la nuit noire. La révolution amena dans les Îles la même Terreur et la même machine à punir sévissant en métropole.

Liberté, égalité, socialisme… et guillotine

Quelques années après la publication de Le siècle des lumières, les ressemblances entre la Révolution Française romancée par Carpentier et la Révolution Cubaine en pleine croissance devenaient évidentes. Quelques décennies plus tard, ce miroir dans lequel on peut observer les deux révolutions conserve une totale modernité.

Comme le régime français instauré après 1789, le régime révolutionnaire cubain a survécu malgré de violentes luttes internes et des pressions extérieures traçant un sillage de radicalisation, de purges et d’effacements. Le souffle de liberté de 1959 et ce projet castriste défini comme « un socialisme des humbles et pour les humbles » sont passés au second plan. L’important était de conserver le pouvoir et de parler au nom de l’Histoire. Comme Victor Hugues qui se perd dans ses idéaux au fil des pages, attaquant aujourd’hui ce qu’il avait défendu peu de temps auparavant, Fidel Castro a changé de visage d’innombrables fois.

Le roman développe ce paradoxe : la Révolution est un événement sublime tout en étant un processus vulnérable et tortueux. La guillotine est l’outil majeur de lutte contre les contre-révolutionnaires, ou ceux qui sont suspectés de l’être, selon la décision du moment. La guillotine n’a pas coupé de têtes à Cuba mais envoya des innocents en prison, expulsa des personnes de leur travail et destitua des ministres. Elle est devenue une coupante machine d’humiliation et de discréditation.

Les révolutions passées et présentes

Les idées se corrompent. Le pouvoir trouve son origine dans des excès déplorables. De bateaux en îles, de révoltes en mutineries, Alejo Carpentier nous raconte une triste et pathétique histoire. La révolution, vieil idéal qui ne perd pas de son attirance, finit toujours par trahir ceux qui l’ont initiée. Comme Saturne, la révolution dévore ses enfants.

Le siècle des lumières est l'histoire d’un échec où libertés obtenues côtoient celles qui ont été retirées. C’est un voyage aller-retour, une évolution et une régression dans un même mot.

Carpentier est mort à Paris en 1980. À cette époque, une véritable « Terreur » révolutionnaire sévissait à Cuba. L’écrivain obsédé par l’Histoire devait avoir reconnu les ingrédients du roman qu’il avait écrit quelques années auparavant : un parallèle troublant entre la révolution du pays où il est mort et celle du pays où il est né. Bien qu’il ne se soit jamais prononcé sur ce sujet, ce parallèle fait partie de son legs littéraire et de notre culture commune.

« Il y a des époques faites pour décimer les troupeaux, confondre les langues et disperser les tribus », relate un passage de Le siècle des lumières. Aujourd’hui, en relisant ce livre, on pense plus au demi-siècle de Révolution Cubaine qu’aux lointaines années de la Révolution Française.

Habana XXI

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