Quand La Havane but de l’eau potable



Publié dans Cultura y Sociedad,  numéro 8, 2002

Au mois de juillet, l’Aqueduc d'Albear fut inauguré de nouveau, après une période de trois ans de paralysie totale étant donné les importants travaux de rénovation. Cette œuvre est considérée une des sept merveilles de l'ingénierie civile cubaine, avec le viaduc La Farola, le Tunnel de la Baie de La Havane, le pont de Cumanayagua, le bâtiment Focsa, la Route Centrale et le tunnel des égouts, lui aussi dans la capitale.

Les ressources fondamentales pour la réparation de l'œuvre furent assurées par l'Agence Espagnole de Collaboration Internationale, l'Institut National des Ressources Hydrauliques (INRH), le Groupe Agbar et l'entreprise Aguas de La Habana. Avec sa mise en fonctionnement on parvint à augmenter approximativement de 5% le volume d'eau destiné à la ville. Celle-ci présente encore néanmoins de sérieux problèmes pour garantir l'approvisionnement du précieux liquide à une partie de sa population.

Au moment de sa construction, le canal de Vento fut conçu pour satisfaire la consommation de 300 à 400 mille personnes, mais dans les anales du projet on considérait déjà la construction d'un autre canal, dans un laps de temps de 30 ou 40 ans, selon la croissance prévue de la ville.

Il est peu probable que son dessinateur, l'ingénieur Don Francisco de Albear, ait imaginé que les havanais reconnaissants lèveraient une statue en honneur à son talent et que plus d’un siècle après sa construction, son œuvre soit déclarée Patrimoine National.

Considéré comme le symbole des ingénieurs cubains, Albear est né à La Havane, de père espagnol. On lui doit de nombreuses œuvres, en plus de l'aqueduc, entre lesquelles nous soulignerons l'École d'Agronomie, la Bourse du Commerce, les bâtiments de l'Observatoire Météorologique de La Havane et la construction du Jardin Botanique.

Mais son œuvre la plus importante a sans doute été le Canal de Vento, car avant son inauguration, en 1883, l’approvisionnement en eau de La Havane était déficient et la solution à ce problème de première nécessité était une priorité.

Le premier aqueduc de la ville, entre les années 1592 et 1835, connu comme Zanja Real, n'était autre qu'un canal découvert qui conduisait les eaux de la rivière La Chorrera jusqu'à la Place de La Ciénaga, laquelle est devenue de nombreuses années plus tard la Place de la Cathédrale, après la construction de l'Église.

Les habitants y remplissaient leurs cruches et les nombreux navires, qui s’apprêtaient à lever l'ancre du port havanais, chargeaient leurs tonneaux dans la Zanja. Et bien que ce soit interdit, elle servait aussi à laver les vêtements et même de lieu de baignade durant les mois les plus chauds.

Le Canal de Fernando VII fut inauguré en 1835, il doit sa construction au créole Claudio Martínez de Pinillos, Comte de Villanueva, le représentant de l'aristocratie havanaise qui occupait le poste d'intendant des Finances depuis 1825.

Le nouvel aqueduc prenait l'eau de la rivière Almendares et il la conduisait jusqu'à la Puerta de Tierra, située entre les rues Monserrate et Muralla, d’où elle était distribuée dans la ville intra-muros. Mais bien qu'il disposa d’un système pour filtrer l'eau et que la distribution se faisait au moyen de tuyauteries, il était impossible d'éviter la pollution de cet aqueduc durant l'époque des pluies.

Le témoignage d'un voyageur qui  visita la ville en 1873, inclus dans le livre La Fidelísima Habana, de Gustavo Eguren, se réfère à l'état déplorable de l'approvisionnement en eau potable à la population :

« Un des maux de La Havane, au moins aussi grand que son drainage imparfait, est l'eau dégoûtante et malsaine  fournie à ses habitants. Même dans le café, les rafraîchissements, les cocktails ou n’importe quelle boisson, on perçoit sa saveur nauséabonde, même en la faisant bouillir elle ne perd pas sa saveur détestable. Cela fait longtemps que l’on envisage la construction d'un aqueduc pour apporter de l'eau potable d'une source éloignée, et l'œuvre sera probablement réalisée un certain jour, mais pendant ce temps on empoisonne les habitants avec une eau aussi sale que si elle sortait d’un drainage, il n’est pas nécessaire d'aller chercher plus loin la cause du fait que la fièvre jaune ait trouvé un site propice à La Havane. »

Il est évident que le voyageur offusqué ne savait pas que si la fièvre jaune se propageait dans la ville ce n'était pas dû précisément à l'eau que buvaient ses habitants, car à côté de l’état général d'insalubrité, comme il le fait remarquer, existaient les conditions idéales pour la prolifération du moustique transmetteur de la maladie, selon la découverte d’un autre illustre cubain, le scientifique Carlos J. Finlay, en 1881.

Étant donné que persistaient toujours ces difficultés d’approvisionnement en eau dans la ville, ainsi que les problèmes d'insalubrité, il s’imposait de trouver une solution à grande échelle et, finalement, la construction d'un troisième aqueduc fut déterminée.

L’ingénieur Albear fut chargé du projet et celui-ci mérita bien sa Médaille d'Or lors de l'Exposition Universelle de Paris, en 1878, pour ses solutions ingénieuses.

Dans le but de recueillir, de conduire et de distribuer l'eau des sources de Vento, l'ingénieur proposa la construction d'un canal d’une extension de 9,5 kilomètres à fin de conduire le liquide par gravité, sans l'utilisation de pompes ni d’électricité. De cette façon on obtenait la connexion entre la retenue de Vento et les réservoirs de Palatino, ayant une capacité de stockage de 60 mille mètres cube d'eau. Vingt-quatre tours ont aussi été construites pour faciliter le nettoyage, l'aération et l'inspection du canal, lesquelles ont été restaurées pour la nouvelle inauguration de l'œuvre.

La conception de l'aqueduc garantissait aussi la qualité de ses eaux qui, encore aujourd'hui, doivent passer par des kilomètres de filtres de sable naturel. C’est pour cette raison qu’encore aujourd’hui, seul le chlore est nécessaire pour sa désinfection.

Il n’y a aucun doute qu’avec la mise en fonctionnement de cette significative construction on est parvenu à récupérer une œuvre maîtresse de l'ingénierie cubaine rendant encore un grand service à la capitale, bien que l'entreprise Aguas de La Habana affirme qu’il ne s’agit là que d’une partie du travail nécessaire à la stabilisation définitivement de l'approvisionnement en eau à la populeuse capitale.