Qué volá asere?

2012-10-31 04:10:23
Qué volá asere?

Les façons de s’interpeller dans le langage du cubain d’aujourd’hui.

Puro, oiga puro...

La personne qui entend dans son dos, « puro », se retourne avec contrariété et quand l'individu qui l'a interpellé lui pose une question, l’interrogé répond, mais maintenant à son déplaisir s’ajoute l'étonnement : celui qui l'a appelé « puro » est un policier.

La scène reproduite est un fait réel qui se répète souvent dans les rues de La Havane, et sûrement dans celles de tout Cuba. Mais, dans ce cas, avec une nouvelle nuance : un des protagonistes étant un agent de la loi, il donne une touche « officielle » à l'utilisation d'un mot (puro) qui a longtemps été réservé au jargon marginal. Ce mot est ensuite passé dans l’argot des adolescents et maintenant il est presque quotidien dans la façon de parler des jeunes quand ils font référence à leurs parents ou à des adultes. Dans la scène reproduite, il faut ajouter que le policier –à son intonation– devait être de Santiago de Cuba ou de Guantánamo, il avait environ 40 ans et le « puro » n'avait pas la soixantaine, des éléments qui enrichissent la caractérisation sociologique de ce qui est décrit.

Cette rapide introduction d’expressions provenant du jargon vulgaire est un des phénomènes sociolinguistiques qui attire le plus l’attention dans le langage familier chez le cubain d’aujourd’hui. Et dans la vulgarisation du langage parlé, les façons de s’interpeller occupent une place spéciale au moment d'analyser ces aspects.

Pour se référer aux façons de s’interpeller, comme pour tout, il faut regarder le présent en se focalisant sur le passé. Dans le cas de Cuba, 1959 est une référence et une coupure obligée. Jusqu'à 1958 les façons les plus habituelles de s’adresser à quelqu’un  dans le langage des cubain étaient : le nom propre, monsieur/madame, jeune homme/mademoiselle ; et les moins fréquentes, ou réservées à certains cercles : caballero (gentleman), don/doña. Le gouvernement révolutionnaire instauré en 1959 a apporté, logiquement, une révolution dans les coutumes. Immédiatement le mot « compañero(a) » a occupé un premier plan parmi les façons de s’interpeller. Certaines personnes voulaient refléter leur position politique avec l'utilisation du langage, arrivant à des extrêmes tels que si quelqu'un s'adressait à eux en les appelant « monsieur », ils répondaient : « « monsieur » non, « compañero », les messieurs ont quitté le pays ». De même, l’inverse pouvait se produire : si on disait « compañero » à une personne qui n’avait aucune affinité avec la Révolution, elle pouvait répondre : « les compañeros sont les bœufs ». Il est évident que des positions si extrêmes étaient en rapport avec le niveau culturel de l'individu. Le mot « compañero » a acquis définitivement un prestige parmi les façons de s’interpeller et il a coexisté avec le mot « monsieur » durant les quatre dernières décennies de la vie cubaine.

Le mot « camarade », dont l'utilisation avait –en accord avec son origine– une connotation sociale encore plus prononcée que le mot « compañero », a aussi été massivement incorporé à partir des années 60.

La Révolution a signifié une grande ouverture de tous les espaces qui étaient précédemment restreints par l’appartenance de classe ou raciale, comme les plages, les clubs, etc. Le mélange de toutes les couches dans un espace commun, dans tous les lieux publics, a apporté des conséquences logiques sur le terrain des relations sociales et, en consonance, dans le langage.

L'élévation du niveau d'instruction des cubains lors des quatre dernières décennies, dont le premier grand point de repère a été la campagne d'alphabétisation de 1961, est un facteur primordial sur le plan culturel et, évidemment, sur celui du langage. Une grande quantité d'erreurs dans la façon de s’exprimer, apparues pendant la période prérévolutionnaire étant donné le bas niveau scolaire général, a diminué ou a quasi disparu. Par contre, l'élévation du niveau d'instruction ne produit pas forcement une amélioration dans l'éducation de la personne. Ainsi, paradoxalement, un ingénieur reconnu n’est pas nécessairement une personne bien éduquée.

De nombreux facteurs interviennent dans les changements qui ont lieu dans la langue et ils la transforment constamment : la science, la technique, le sport, les emprunts d'autres langues, etc. Et dans l'univers linguistique les façons de s’interpeller changent aussi.

Le mot « monsieur », qui a souffert l'opposition du mot « compañero » durant les premières années du pouvoir révolutionnaire à Cuba, a été revalorisé dans le pays à partir de l'instauration des magasins en devises, de l'établissement d’entreprises mixtes dans le pays et, surtout, de l'essor du tourisme et de son privilège conséquent dans l'économie de l'île. Ainsi, le mot « compañero » a souffert un total bannissement dans le vocabulaire des employés des dénommées "shoppy" et dans les sites touristiques. 

Toutefois, le nouveau prestige du vocable « monsieur » ne l'accompagne pas dans tous les lieux publics. La personne qui est appelée « monsieur », ou « madame », dans le shopping, ou dans le centre touristique, sera nommée différemment quand elle changera de milieu. En fonction des interlocuteurs et de leur âges, elle peut être appelée : hermano, compadre, compañero, tío, puro, abuelo, mi padre, asere, yunta, mayor, mi niño, mi chiquitico, mi amor, mi corazón, bróder ("brother"), consorte, monina, ecobio, chama etc.

Comme nous pouvons l’observer, la nature de ces mots est très variée : mi padre, mi hermano, abuelo, tío, (mon père, mon frère, grand-père, oncle,) marquent une parenté ; mi amor, mi corazón, (mon amour, mon cœur,) évoquent un espace d'intimité ; mi niño, mi chiquitico, (mon enfant, mon petit,) dénotent un traitement infantile ; puro, yunta, asere, consorte, ecobio, monina, compadre, mayor, bróder, résultent du mélange de l’argot carcéral et du jargon vulgaire avec des mots des sectes syncrétiques afro-cubaines. (L'incorporation de mots provenant des sectes syncrétiques au langage cubain familier a connu un considérable accroissement lors de la dernière décennie. Deux facteurs sont évidents dans ce phénomène : a) l'augmentation des adeptes de ces religions ; b) la révélation de secrets qu'ont souffert ces dernières, qui a mis en circulation des expressions qui étaient seulement prononcées durant les cérémonies et les réunions des initiés).

Les mots  mentionnés ci-dessus, dits dans des lieux publics par des personnes qui très souvent ne connaissent pas leur interlocuteur, acquièrent un faux sens de familiarité, ou de fausse affection, dénotant un mauvais goût et une mauvaise éducation.

Il est évident que l'utilisation des différentes façons de s’interpeller est conditionnée par des facteurs très divers et elles possèdent aussi des dénotations multiples. Ce travail s'est centré sur leur utilisation dans les lieux publics et, fondamentalement, entre des émetteurs et des récepteurs qui ne se connaissent pas.

Nous devons signaler que les recherches réalisées dans le domaine de la langue montrent un changement dans la perception des relations sociales comme conséquence de l'évolution de la société au niveau universel. La société cubaine participe à ces nouvelles relations et y ajoute ses propres particularités.

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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