Raconter une histoire à travers le mouvement

2017-01-09 21:04:02
Raconter une histoire à travers le mouvement

Entrevue avec la Prima Ballerina Assoluta Alicia Alonso

Alicia Alonso est une personnalité mondiale polémique qui déborde des limites de l’art qu’elle aime et pratique : le ballet. Elle a eu une vie aussi riche et réussie que pleine de sacrifices et de douleur. Autour d’elle s’est créé un mythe, ce qui l’amuse. Cubaine authentique, elle est un symbole incontestable de la culture de ce pays. Célèbre et influente, intimidante et douce, elle a des manières à la fois emphatiques et suaves. Être en face d’elle est quelque chose de paralysant mais agréable. Difficile de se lancer...

Pour vous, qu’est-ce que la cubanité ?

La cubanité existe. Qui en doute ? Mais, en même temps, qui peut la définir ? Et puis, la cubanité, ce n’est pas une seule chose, mais plusieurs, et c’est quelque chose de vivant qui n’est pas très facile à appréhender. Je pourrais te parler de la cubanité dans le ballet, ma spécialité. Je commercerai par dire que le tempérament des peuples s’exprime très bien à travers les danseurs. Nous, nous bougeons d’une façon particulière, nous utilisons la musique dans notre danse d’une façon spéciale. La communication du danseur cubain avec le public est différente elle aussi ; elle est plus basée sur l’émotion, plus directe. Ensuite vient la technique, aussi bien celle de la danse que celle du théâtre, l’héritage des grandes écoles de ballet internationales, l’influence du langage et des styles d’autres arts, la patte personnelle des grandes figures. Tout cela se fond et donne quelque chose de nouveau, c’est ce que nous appelons la cubanité dans le ballet ou encore, comme on l’appelle internationalement, l’École cubaine de Ballet.

Si vous deviez définir la cubanité par un symbole, ce serait lequel ?

Nous avons beaucoup de symboles nationaux ; ils ont acquis leur signification au fil de notre histoire. Mais je préfère n’en mentionner aucun en particulier et considérer la cubanité de façon plus large et dynamique.

En quoi avoir du sang latin vous a-t-il servi dans votre formation de danseuse ?

Cela m’a permis d’être différente et d’avoir une personnalité bien définie, ce qui est mon apport à la tradition classique et au ballet moderne.

Quelle a été votre plus grande contribution au Ballet national de Cuba ?

Montrer que les Latino-Américains sont capables d’atteindre les plus hauts sommets dans le ballet classique, qu’ils peuvent assumer l’héritage culturel européen et l’enrichir, le développer. Beaucoup avaient des préjugés quant aux aptitudes des Latino-Américains pour le ballet. L’existence même du Ballet national de Cuba, l’un des plus grands du monde, a balayé tous ces complexes.

Qui vous remplacera ?

Personne. Chacun apporte ce qu’il a à offrir, avec sa propre personnalité et selon le moment historique qui lui est donné de vivre.

Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous avez mis des chaussons de danse ?

J’ai senti que j’étais la personne la plus heureuse sur terre. Je n’avais absolument pas mal. J’ai couru sur la scène de l’Auditorium (aujourd’hui le théâtre Amadeo Roldán) et j’ai crié à maman : « Regarde, je suis sur les pointes, sur les pointes ! »

Racontez-nous un moment terrible que vous avez vécu sur scène, celui qui vous vient à l’esprit en cet instant.

J’étais en Angleterre, je dansais Giselle pour la première fois dans ce pays. Le second acte avait commencé, mais mon costume avait un accroc, il fallait le repriser. Soudain, j’ai entendu la musique à travers les haut-parleurs ; c’était mon tour. Je suis partie sur scène en courant, mais j’ai raté la première entrée, l’apparition de Giselle. Et j’ai pleuré, pleuré, et c’est ainsi que j’ai dansé le reste du second acte. Les critiques ont dit ensuite que j’avais dansé avec un excès de romantisme. Je pleurais à chaudes larmes en pensant que je ne pouvais plus revenir en arrière, que j’avais raté cette entrée. C’était quelque chose de terrible, d’inoubliable.

Vos versions chorégraphiques des grands classiques sont mondialement célèbres et font partie du répertoire de grandes compagnies comme le Ballet de l’Opéra de Paris. Comment, d’après vous, assurer la vitalité des compagnies de danse classique à une époque où la danse dialogue de plus en plus avec d’autres langages ?

Les grands classiques sont des chefs-d’œuvre qui ont traversé les époques. Ils sont un patrimoine culturel de l’humanité. Mais il faut préserver leur fraîcheur, les dépoussiérer, ce qui ne veut pas dire trahir leur essence ou commettre des anachronismes. D’un autre côté, il est essentiel pour un danseur de maîtriser la technique académique, même s’il se consacre ensuite à d’autres styles de danse éloignés du répertoire classique. Si on respecte ces principes, je crois que la vitalité de l’héritage classique est assurée.

Le Ballet national de Cuba est un représentant fidèle de l’identité cubaine. Comment exprime-t-il cette identité aux yeux du monde ?

Le Ballet National de Cuba a remis en cause des idées reçues et c’est un représentant fidèle de l’identité nationale. Nous avons enrichi le ballet avec de nouveaux gestes dans nos interprétations, et c’est dans les classiques qu’on s’en rend le mieux compte. Par exemple, dans Giselle, nous faisons la chorégraphie internationale, nous faisons les mêmes pas, mais nous leur donnons un accent particulier. Nous avons une façon différente d’être sur scène, de lier un mouvement à un autre, et surtout de sentir la musique. Nous dansons intensément, de façon très aérienne, c’est quelque chose qui nous est propre, et puis nous dansons beaucoup avec notre partenaire. Quand nous dansons avec lui, nous le regardons, on sent le masculin et le féminin.

 Savez-vous que je prends grand soin de mes mains ? Certains ne tiennent pas assez compte de leurs mains. Moi, je m’en occupe beaucoup, je fais des exercices, avec les doigts aussi, j’étudie comment elles peuvent s’exprimer, ce qu’elles peuvent dire, de quelle façon. Aujourd’hui, on ne peut pas bouger les mains comme on le faisait avant. À chaque époque son style. Les mains, c’est une technique particulière. Et, au moment de partir, elle ajoute : « Écrivez aussi que j’ai toujours raconté une histoire à travers le mouvement.»

 

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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