Raúl Castro, le temps des réformes ?

2012-06-07 17:10:18
Paolo Spadoni
Raúl Castro, le temps des réformes ?

Fidel Castro est tombé malade voilà déjà plus d’un an. Rien n’indique à ce jour, sous la direction de son frère cadet Raúl, un changement de politique en matière de libéralisation du marché. Pourtant, sous la surface calme, un débat a lieu à différents niveaux du gouvernement de La Havane, parmi d’importants experts cubains, voire parmi le peuple, à propos d’éventuelles réformes visant à aborder les critiques problèmes économiques de l’île et à améliorer les conditions de vie de tous les Cubains.

Un débat national portant sur des réformes économiques à Cuba n’a rien de nouveau. Les autorités cubaines avaient déjà réalisé des consultations semblables au niveau de base sur l’économie de marché à la fin des années 1980 et vers le milieu des années 1990, en plein milieu de périodes de récession ou de crise profonde. Ces deux processus ont abouti par la suite à des changements considérables et à l’adoption de mesures de style capitaliste. Or, cette fois-ci, la nouveauté réside dans le fait que Raúl Castro encourage un débat plus large sur les déficiences et les erreurs du système socialiste afin d’identifier des moyens efficaces susceptibles de traduire l’actuelle croissance macroéconomique dans des bénéfices palpables pour la population cubaine. Après avoir éveillé chez le peuple des attentes de changement en s’attaquant à des problèmes clé qui irritent nombre de Cubains, dont les prix élevés des aliments ou les déficiences chroniques en matière d’infrastructure, on s’attend à ce que Raúl introduise bientôt des réformes.

D’où l’importance de comprendre la situation actuelle de l’économie cubaine et d’identifier les domaines enregistrant des progrès et ceux présentant le plus grand nombre d’insuffisances et qui devraient être perfectionnés dans l’avenir.

Activité macroéconomique

Au cours des deux dernières années, l’activité macroéconomique de Cuba a connu un essor extraordinaire, grâce notamment aux recettes d’exportation de services professionnels (en particulier de santé) en vertu d’accords spéciaux passés avec le Venezuela et au dynamisme de la demande interne découlant de l’investissement public et de la consommation privée. Parmi d’autres facteurs encourageants, on peut citer les prêts assortis de conditions de faveur accordés par la Chine et les revenus croissants provenant du nickel (en dépit de la stagnation de la production).

Même si la méthode de calcul utilisée gonfle substantiellement la valeur de l’économie en additionnant une valeur ajoutée non révélée aux services sociaux subventionnés, tels que l’éducation et la santé, Cuba a signalé une croissance du PIB de 11,8 p. 100 en 2005 et de 12,5 p. 100 en 2006. La CIA et l’EIU (Economist Intelligence Unit), pour leur part, faisant appel vraisemblablement à la formule traditionnelle du PIB conçue pour les économies de marché, parlent de 8 p. 100 en 2005 et de 10 p. 100 en 2006. Pour ce qui est de l’année 2007, l’EIU signale que l’augmentation des investissements publics se poursuit mais que l’expansion économique (de l’ordre de 7 p. 100 pour l’année, selon les estimations) a été atténuée du fait d’une contraction du tourisme international et d’une contribution générale réduite du secteur extérieur.

Le rôle du Venezuela

Il n’y a pas très longtemps, les revenus au titre du tourisme international et les envois d’argent, récupérés à travers les ventes des magasins étatiques vendant en devises, constituaient la source fondamentale de devises du gouvernement cubain. Les revenus bruts du secteur touristique, qui ont passé de 243 millions de dollars US en 1990 à 2,4 milliards en 2005, sont restés invariables en 2006. Qui pis est, la diminution de 4,3 p. 100 du nombre de touristes reçus en 2006 s’est accélérée en 2007. Les envois d’argent, estimés à plus de 1,1 milliard de dollars US en 2004, ont censément enregistré une réduction (30 p. 100 selon des sources officieuses) à la suite des nouvelles restrictions imposées en juin 2004 par l’administration Bush aux voyages des Cubano américains et aux transferts d’argent à destination de Cuba. Cependant, les recettes en devises et autres bénéfices matériels (échange de pétrole contre des médecins, investissements conjoints et accès au crédit), en vertu d’accords bilatéraux souscrits avec le gouvernement de Hugo Chávez, ont fait du Venezuela le principal pilier économique et la locomotive de la croissance à Cuba.

Depuis 2000, Cuba paie les importations vitales de pétrole vénézuélien à prix réduit (98 000 barils de pétrole de haute qualité par jour) avec des services médicaux et éducatifs. Selon les estimations, 32 000 médecins, infirmiers et personnels de la santé cubains prêtent leur concours à l’étranger, pour la plupart dans des cliniques et dans le cadre de programmes sociaux au Venezuela. Cuba a aussi largement bénéficie du programme Opération Milagro, lancé vers la fin de 2004, financé par Chávez et en vertu duquel les médecins cubains opèrent gratuitement de la vue des patients de plusieurs pays de l’Amérique latine et de l’Afrique.

Pour donner une idée du rôle que joue le Venezuela dans l’économie cubaine, il suffit de dire que les exportations des services professionnels ont engendré environ 39 p. 100 (quelque 3,5 milliards de dollars US) des recettes totales en devises faites par Cuba en 2005, se substituant ainsi au tourisme en tant que source fondamentale de devises et rapportant plus de revenus que l’exportation de tous les produits confondus. Selon les autorités cubaines, les exportations des services professionnels s’étaient montées à 5 milliards en 2006. Cependant, les derniers chiffres officiels suggèrent seulement une légère augmentation par rapport à 2005.

Investissements publics

L’actuel essor macroéconomique de Cuba a sans aucun doute apporté des bénéfices à la population de l’île. Indépendamment de la fourniture de pétrole de la part de Caracas, une bonne partie des prospères recettes en devises a été consacrée à l’achat d’aliments et d’autres produits de base au Venezuela et à la Chine, ce qui a élargi l’offre de produits à travers le système de rationnement. Qui plus est, des ressources ont été aussi destinées à l’amélioration de l’infrastructure et des machines, y compris 1 milliard de dollars US au réseau électrique et des centaines de millions aux logements, hôpitaux, écoles, routes, ouvrages hydrauliques et moyens de transport.

L’installation de milliers de groupes électrogènes diesels - de la taille d’un conteneur - acquis en Espagne, en Allemagne et en Corée du Sud, a mis virtuellement fin aux pannes d’électricité quotidiennes qui tourmentaient récemment l’île. La création d’un nouveau programme pour le logement a entraîné la construction et rénovation de 111 373 logements en 2006, dont environ deux tiers (78 000) ont été certes construits par les citoyens eux-mêmes auxquels l’État a fourni des matériaux et experts. Finalement, l’arrivée de locomotives et d’un parc d’autobus chinois pour la transportation interprovinciale de pair avec la signature de nouveaux accords portant sur d’achats ultérieurs à la Chine, au Brésil et au Belarus faisaient état de la volonté de Cuba de faire face aux graves problèmes du secteur des transports.

Défis économiques

Malgré les progrès enregistrés, plusieurs problèmes économiques cruciaux accablent encore l’économie cubaine. La production agricole a chuté de plus de 30 p. 100 entre 2004 et 2006, les baisses fondamentales correspondant aux agrumes, aux grains et aux légumes. La contraction de la plupart des récoltes de base s’est traduite dans une diminution des ventes de l’ordre de 24,6 p. 100 et une majoration des prix sur les marchés privés des producteurs pendant cette période.

Les autorités de La Havane ont imputé les maigres résultats de la production agricole aux dommages causés par les ouragans et aux effets de la sécheresse dévastatrice, en particulier dans les régions centrale et orientale de l’île. Certes, les désastres naturels ont été des facteurs nuisibles importants. Nonobstant, la baisse de la production met en relief des problèmes clé au niveau de l’organisation de l’agriculture cubaine, ce dont il faut tenir compte vu que la moitié des terres consacrées auparavant à la culture de la canne à sucre ont été destinées à d’autres usages suite à la restructuration du secteur sucrier en 2002. Même la production de tubercules (pommes de terre, patate douce et taro), distribués à travers le système de rationnement et qui font l’objet d’un traitement prioritaire de la part du gouvernement en ce qui concerne la fourniture d’intrants et qui devraient être moins touchés par la sécheresse, a baissé significativement entre 2004 et 2006. On constate cependant un certain redressement dans la plupart des cultures en 2007 grâce à l’augmentation des précipitations.

Or, l’inefficience des entreprises publiques et les conditions déplorables des principaux services de l’île sont les deux points les plus faibles de l’économie cubaine. Les maigres résultats économiques de la plupart des entreprises étatiques obéissent principalement à une centralisation excessive, à la bureaucratie, à la mauvaise gestion et à la généralisation des illégalités.

En ce qui concerne l’infrastructure, la substitution des anciennes et énormes centrales thermiques par des groupes électrogènes diesels plus petits a contribué à améliorer les conditions du secteur de l’énergie à Cuba. Pourtant, le réseau électrique et l’infrastructure énergétique en général, qui demeurent en mauvais état, demanderont dans l’avenir de gros investissements. Les déficiences chroniques dans le domaine du logement et des transports exigeront aussi d’importants investissements en vue de leur amélioration.

Le programme de construction de logements a devant lui encore un long chemin à parcourir avant de porter remède au déficit en la matière. Un rapport datant de 2005 émis par l’Institut national du logement soulignait la nécessité de construire 500 000 logements et l’état médiocre ou précaire de 43 p. 100 des édifications existantes. Même l’optimiste plan de transport lancé récemment par le gouvernement de Castro se propose d’atteindre en 2012 les niveaux enregistrés en 1989. Un fait curieux : le nombre total de passagers transportés en 2006, notamment dans les autobus publics et les taxis, était similaire à celui de 1966, lorsque le pays comptait 8 millions d’habitants, soit à peu près 3,2 millions de moins par rapport aux chiffres actuels.

Et Raúl, que fera-t-il ?

Si l’on tient compte de la dépendance croissante par rapport au Venezuela et de la réélection de Hugo Chávez pour une autre période de six ans, il est fort probable que Raúl Castro maintiendra les liens étroits avec Caracas et évitera de grands changements politiques qui pourraient compromettre des rapports aussi avantageux. Nonobstant, son action dans d’autres domaines pourrait ne pas être celle de Fidel.

Vraisemblablement, Raúl - moins enclin que son frère à livrer des batailles idéologiques, plus attentif aux questions pratiques et à une meilleure gestion économique, plus prêt à déléguer des responsabilités - essaiera d’encourager le développement en élargissant la base productive de l’île, en élevant l’efficience et en créant de nouveaux postes de travail mieux rémunérés. Et ce, sans renoncer aux appels habituels à la discipline et au contrôle. En fait, de nouvelles dispositions adressées à toutes les entreprises publiques dans le but de renforcer l’ordre, d’éduquer les travailleurs et de combattre les indisciplines et les illégalités au poste de travail sont entrées en vigueur en avril 2007. Des dispositions semblables, adressées cette fois-ci aux cadres et personnels administratifs, ont été adoptées quelques mois plus tard.

Les mesures de décentralisation et les nouveaux investissements dans le secteur agricole devront faire l’objet de priorité dans n’importe quel processus de réformes. En fin de compte, c’est Raúl celui qui a fait pression pour rouvrir le marché privé des producteurs en 1994, ce qui a permis aux agriculteurs cubains d’écouler l’excédent de leurs récoltes à des prix de marché lorsque l’État n’a plus pu subventionner la production agricole. Tout en soulignant la nécessité d’accroître la production d’aliments et de réduire les importations (incroyablement, 84 p. 100 de tous les aliments distribués dans de l’île dans le cadre du système de rationnement sont importés), Raúl a récemment triplé le prix payé par l’État pour le bétail, le lait et autres produits agricoles et éliminé les entraves bureaucratiques empêchant souvent les agriculteurs d’être payés et provoquant parfois la détérioration de la récolte. Actuellement, environ 39 p. 100 des terres destinées aux activités agro-pastorales, suite à la restructuration de l’industrie sucrière en 2002, sont encore inexploitées.

Tout porte à croire que Raúl, qui a adopté certaines mesures relatives au marché à l’intérieur de l’armée cubaine, favorisera les stimulants matériels plutôt que moraux, augmentera l’autonomie de direction de certaines petites et moyennes entreprises étatiques et assouplira certaines restrictions imposées aux activités des entreprises d’économie mixte avec des partenaires étrangers et des entreprises privées. Ceci renverserait le processus de recentralisation de l’économie cubaine promulgué par Fidel Castro vers le milieu de 2003.

Conclusion

Des résultats macroéconomiques extraordinaires, des progrès significatifs dans le service électrique et la construction de logements et certaines améliorations dans la disponibilité d’aliments constituent de bonnes nouvelles pour Cuba. Parmi les principales difficultés, citons : baisse de la production agricole, chute du tourisme international, inefficiences et corruption généralisées au sein des entreprises d’État, manque de logements et déficiences du système de transports.

En conséquence, des changements plus profonds s’opéreront éventuellement sous la direction de Raúl. Cependant, il est probable que le nouveau leader cubain évitera de transformer rapidement et radicalement le système économique socialiste actuel et appliquera graduellement et d’une manière limitée certaines réformes de marché dans le but de traduire l’essor macroéconomique dans du développement réel, améliorera le niveau de vie et garantira le soutien du peuple à son gouvernement.

Paolo Spadoni

Paolo Spadoni est professeur assistant invité du département des Sciences politiques du Rollins College de Winter Park, Floride.  

 

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