Raúl Cordero, un génerateur d'idées


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La surprise, voilà la première sensation qui s’est emparé de nous en franchissant le seuil de l’atelier de l’artiste Raúl Cordero. Son studio, qui se trouve dans une rue bénéficiant d’une situation centrale, offre une vue panoramique du quartier du Vedado où se superposent, sans grands conflits, l’art nouveau, l’art déco, l’éclectisme grandiloquent et le rationalisme sobre, le tout pour créer « le style d’une ville sans style », évoqué par le romancier Alejo Carpentier dans un essai mémorable.

Tandis que le photographe analysait avec dissimulation les espaces et l’illumination, je ne pouvais cesser de regarder des taches inattendues de peinture sur le plancher et des toiles inachevées appuyées sur les murs nus alors qu’une odeur suspecte d’huile de peinture se mélangeait à l’arôme du café, prélude inévitable de la conversation. Car trouver des huiles de couleurs et des toiles dans l’atelier du gourou de la vidéo art à Cuba était quelque chose d’aussi insolite que le parapluie et la machine à coudre sur la table de dissection imaginés par le conte de Lautréamont, cheval de bataille des surréalistes, ou des gants de boxe dans le hall d’Alicia Alonso.

Cependant, quelques minutes de tête-à-tête ont suffi pour éclaircir les énigmes. Cordero, résigné à offrir une fois de plus la même explication, remet en cause ce désir de tout classer que nous avons hérité du XIXe siècle. D’après lui, l’artiste est un générateur d’idées et ce sont ces idées qui définissent elles-mêmes le moyen idéal pour les exprimer : la peinture, la vidéo, la photographie, l’installation… d’où son refus des classements appauvrissants.

Pour lui, il s’agit d’ « un art engendré par le propre processus de faire de l’art », laissant au spectateur l’expérience de résoudre – ou pas – les problèmes soulevés par l’œuvre, de la recevoir seulement comme un résultat, de s’en délecter ou de la rejeter, ou d’entreprendre l’aventure de découvrir la trame complexe d’actions, non exemptée de difficultés, voire de pièges, tendues par l’artiste. La réception, qui sera en fonction de l’information disponible, des codes, voire des états d’esprit du public, peut aller du simple fait d’interpréter une montagne russe comme s’il s’agissait d’une métaphore du projet socialiste soviétique, jusqu’à celui de percevoir dans une forêt les reflets des feux de circulation ou ceux d’une voiture, ou d’un jeu intertextuel, comme les effets de l’impressionnisme. Pour cet artiste, sa liberté en tant que créateur réside dans cette ambiguïté, dans cette charge d’incertitudes, dans cette multiplicité de lectures.

Possédant une solide formation académique (1982 – 1995) – disciple d’un bon nombre des protagonistes du dénommé Nouveau art cubain qui a bouleversé les arts plastiques dans l’île dans les années 1980, diplômé par l’Institut supérieur de design, boursier au Graphic Media Development Centre de La Haye et professeur à l’Institut supérieur d’art de La Havane –, Cordero est revenu au cours des deux dernières années à la peinture, peut-être parce que celle-ci constitue un défi à la hauteur de ses attentes : dialoguer avec des siècles de tradition, de recherches techniques et conceptuelles, de sauts spectaculaires et de reculs apparents ou réels. Et il le fait en y incorporant ses préférences pour des procédures expérimentales d’histoire plus récentes qui attirent son attention même avant la parution de son œuvre El Baño en 1994 – première œuvre de vidéo art exhibée dans une galerie de l’île – ainsi que pour la musique, passion partagée avec des disc jockeys, instrumentistes et compositeurs cubains et étrangers. Manipuler et exploiter au maximum la vidéo pour porter à la toile le résultat surprenant et plurisémantique semble être la voie empruntée par l’un des créateurs les plus inquiétants et impossibles à classer de l’art contemporain à Cuba.

Pour mémoire :

Raúl Cordero (La Havane, Cuba, 1971)

Parcours académique:

1982-1985:  École élémentaire d’arts plastiques, La Havane, Cuba

1985-1989: Académie San Alejandro, La Havane, Cuba

1989-1994:  Institut supérieur de design, La Havane, Cuba

1995:  Graphic Media Development Centre, La Haye, Pays-Bas (bourse d’études)

1994-2002:  Professeur Nuevos Géneros, Institut supérieur d’art, La Havane, Cuba

2001:  Professeur Nuevos Géneros, San Francisco Art Institute, San Francisco, Californie ;  The Art Academy of Cincinnati, Ohio

Expositions personnelles

Raúl Cordero. Trabajo reciente, La Havane, Cuba, 2006 ; Adorno, La Havane, Cuba, 2005 ; The Rolling Landmark, Los Angeles, États-Unis, 2003 ; Tres pinturas, La Havane, Cuba ; Stages -The Zooming Experience -Shopworn, Los Angeles, États-Unis ; Raúl Cordero (1996-200), Salamanca, Espagne ; Raúl Cordero (1996-2001), Pamplona, Espagne, 2002 ; Raúl Cordero, San Francisco, États-Unis, 2001 ; Raúl Cordero at the New Media Room, New York, États-Unis ; Raúl Cordero, New York, États-Unis ; Raúl Cordero, Californie, États-Unis, 2000 ; I Miss You Much, Los Angeles, États-Unis, 1999 ; Raúl Cordero : RE-MIXED, La Havane, Cuba, 1998 ; Quiz Paintings, Los Angeles, États-Unis ; ATENCIÓN, La Havane, Cuba ; Nuevas pinturas, La Havane, Cuba, 1997 ; Todo depende del relato, La Havane, Cuba ; Trabajo reciente : fotografías, La Havane, Cuba, 1996 ; Lecciones de la vida, La Havane, Cuba, 1994 ; El limite de la nada y algunos ángeles, La Havane, Cuba, 1992 ; Alucinaciones II, Guanabacoa, Cuba, 1991 ; Alucinaciones I, La Havane, Cuba, 1990.

Raúl Cordero a participé à des expositions collectives à Cuba, au Canada, en Espagne, en Tchécoslovaquie, aux États Unis, en Allemagne, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en République dominicaine, au Japon, en Italie, en Suisse, en Équateur, au Portugal et au Royaume-Uni, entre autres. Ses œuvres font partie d’importantes collections publiques à Cuba, au Canada, aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne, aux Pays Bas, en Belgique et en Espagne.