Regina Balaguer, une directrice authentiquement cubaine



Interview de la directrice générale du Ballet de Camagüey, deuxième compagnie de danse classique cubaine

Par Ernesto San Juan

Regina Balaguer Sanchez est une  camagüeyenne authentique. Sa sensibilité, son élégance, son parler et la paix qu’elle transmet le confirment. Elle a l’immense responsabilité de diriger le Ballet de Camagüey, la seconde compagnie de danse classique du pays. Elle a hérité une compagnie  dirigée auparavant  par de célèbres créateurs reconnus à Cuba et dans le monde, située loin de la capitale, et où foisonnent de jeunes danseurs et danseuses. Regina en fait partie depuis 1979, d'abord comme danseuse. Elle occupe ensuite des responsabilités de régisseur, sans toutefois abandonner la danse. Et c’est en 1996 qu’elle en assume la direction.

Elle reconnaît, au cours d’une conversation cordiale, qu’elle a « depuis lors essayé de respecter l’héritage reçu des fondateurs de la compagnie, créée en 1967. À l'origine, le programme est nettement classique. Pour la première représentation : le Pas de trois du Lac des cygnes, Les sylphides et La fille mal gardée. Cependant, dans les années 70, le Ballet de Camagüey s’engage aussi dans une ligne plus contemporaine. C’est ainsi que surgissent des œuvres comme Cantata d’Ivan Tenorio, que nous avons repris il y a deux ans, et Saerpil de Gustavo Herrera, entre autres. Ce sont des ballets formidables qui conservent intactes leur beauté et leur fraîcheur, et qui réussissent encore à émouvoir le public. »

À propos des différents styles et langages…

« C’est le sceau de la compagnie : la conjonction de la mise en scène de ballets traditionnels comme Coppélia, Giselle et la version complète du Lac des cygnes, qui permettent une formation intégrale des danseurs, tant  du point de vue artistique que technique, et de nouvelles œuvres de chorégraphes expérimentés ou débutants comme Jorge Lefèbre. Nous avons toujours suivi ce qui  se faisait dans le reste du monde. C’est une chose qui m’a beaucoup frappée et nous avons toujours essayé de continuer sur  cette voie. C’est parfois difficile  car 500 kilomètres nous séparent de la capitale. »

Si je vous demandais quels ont été les moments les plus importants, quels seraient les incontournables ?

« Sans nul doute, la présence de Fernando Alonso en tant que directeur. À Cuba, le ballet doit beaucoup de ses succès à trois personnes : Fernando, Alicia et Alberto Alonso. Le travail de Fernando en tant que pédagogue et créateur de l’Ecole cubaine de ballet (ECB) ne peut être sous-estimé, et cependant, il est quelquefois oublié. Si Alicia Alonso est connue comme la ballerine par excellence, Fernando Alonso a été le pédagogue, le maître qui a créé la méthodologie de l’ECB. Il nous a dotés d’une forme très particulière de danser. »

Quelles sont les principales angoisses de Regina ?

Angoisses ? (elle sourit). Elles relèvent toutes des problèmes matériels et du manque de ressources, qui nous empêchent de  matérialiser nos aspirations.

« Et cependant, je pense à l'instant au montage récent des Flammes de Paris, à la demande d’un imprésario français. Un ballet représentatif de l’ancienne école soviétique de ballet. Nous avons relevé le défi, car, comme dit le dicton populaire de chez nous : on n'a  jamais  écrit quoi que ce soit sur les lâches. Les danseurs se sont trouvés confrontés à un défi quelque peu différent. Nous avons eu beaucoup de mal à obtenir la musique, la vidéo pour visionner la version de 2008 d’Alexeï Ratmansky. Il fallait que les danseurs maîtrisent l’élan et la force qu’exige ce ballet, que les designers s’imprègnent de l’époque pour concevoir la mise en scène et les costumes...Et nous y sommes parvenus. Le ballet a été présenté avec succès en France, et à La Havane. »

Cela prouve que, malgré les difficultés, on peut avancer, aller de l’avant. C'est faisable lorsque la compagnie, unie comme un tout, fait preuve de volonté en quête d'un objectif.

Sous les arbres au feuillage touffu qui entourent le siège de la compagnie à Camagüey, en écoutant les accords de la musique du ballet Giselle et le va-et vient des danseurs et des danseuses, et surtout en percevant avec force l’influence de cette femme, une sensation de bien-être et de bonheur nous envahit.

Avant de terminer cet entretien, elle avoue se sentir irrémédiablement cubaine, pleine de passion pour cette ville centenaire, pour le ballet et pour la vie. Elle ne conçoit pas que la compagnie se contente de présenter des ballets traditionnels,  un de ses objectifs de travail étant justement que sa troupe transmette  la sensualité, la chaleur et l’essence camagüeyennes et cubaines.

 Il ne fait aucun doute que le Ballet de Camagüey, de par ses valeurs intrinsèques et grâce à sa directrice, continue sur la voie choisie par ses fondateurs : lui donner un signe distinctif au niveau de la danse classique mondiale et imprimer au répertoire classique de tous les temps un délicat et séduisant accent cubain.

Réalisés ?

« Oui, totalement ! »