RELIGION : Le chemin accidenté de l'Église Catholique à Cuba (2/3)

2013-03-24 14:52:34
RELIGION : Le chemin accidenté de l'Église Catholique à Cuba (2/3)

Le 8 janvier 1959 Fidel Castro entre à La Havane avec sa caravane de « barbudos », entourés d’une mer de peuple ; étaient mélangés les catholiques, les protestants, les santeros, les spiritistes, les athées… des personnes de diverses  idéologies qui accueillaient avec joie la fin de sept ans de dictature. Cela paraissait le début d'une ère de possibilités infinies, de paix et de fraternité. Cependant, les contradictions n'ont pas tardé à apparaître.

Bien que l'Église Catholique se soit jointe aux festivités pour la fin de la guerre, elle a compris rapidement que ses relations avec le nouveau gouvernement ne seraient pas aussi calmes que lors des cinq dernières décennies de la République. Sa méfiance envers le communisme et son opposition aux mesures radicales des nouvelles autorités la placerait en position d'opposition et d'exclusion par rapport aux changements qui auraient lieu dans la société.

L'exode catholique

Un peu plus de deux ans après le 1er janvier 1959, les tensions entre l'Église Catholique et l'État sont arrivées à un point critique. Dans son discours du Jour des Travailleurs, Fidel Castro a annoncé des mesures dures contre le clergé étranger établi dans l'île :

« Alors, que se passe-t-il ? Les curés fascistes et phalangistes espagnols sont venus ici pour faire la guerre contre la Révolution ? Très bien : nous allons annoncer ici, au peuple, que le Gouvernement Révolutionnaire décrétera dans les prochains jours une loi en vertu de laquelle il déclarera nulle toute autorisation de rester sur le territoire national à tout prêtre étranger qui se trouve dans notre pays. »

Le leader de la Révolution a soutenu que les curés avaient utilisé les collèges religieux pour inculquer aux jeunes « le poison de la contre-révolution » et pour exciter « des mentalités terroristes ».

L'exode des prêtres et des religieuses a commencé immédiatement. Selon des sources ecclésiastiques, 132 prêtres ont été expulsés, et en peu de temps 600 ont quitté le pays. Le nombre de religieuses est tombé de plus de 2000 à seulement 200. Cela a été dévastateur pour l'Église Catholique, qui ne s’en est pas encore remise.

Le 6 juin 1961, le gouvernement a décrété l'étatisation de l'éducation publique, et par conséquent la disparition des collèges catholiques et des autres institutions privées. Lors de son discours du 1er mai, Fidel Castro avait exigé que l'Église garde ses enseignements dans les murs des temples.

« Est ce que les églises pourront rester ouvertes ? Oui, les églises pourront rester ouvertes, et ils pourront enseigner la religion là, dans les églises », a affirmé le dirigeant cubain.

C’est ainsi que l'Église a perdu les moyens fondamentaux de diffusion de ses doctrines : les écoles et les moyens de communication, qui sont passés progressivement aux mains de l'Etat et ont fermé leurs portes aux programmes à caractère religieux. En outre, elle a dû s'adapter aux conditions d'un pays déclaré socialiste en avril 1961, dans lequel le marxisme-léninisme est devenu l'idéologie officielle et le communisme un objectif souhaité par ses dirigeants.

Le catholicisme, l’anti-communisme, la contre-révolution

La Révolution, qui avait commencé comme un mouvement de libération nationale, avec un programme de profondes réformes économiques et sociales annoncé par Fidel Castro dans son manifeste de 1953 L'histoire m’absoudra, a pris au bout de deux ans le chemin du socialisme de la main de l'Union Soviétique et de ses alliés d'Europe de l'Est.

L'Église Catholique a précocement signalé cette tendance et elle a manifesté son rejet du communisme dans la Pastorale du 7 août 1960. Bien que l’épiscopat ait approuvé « […] les réformes sociales qui, en respectant les droits légitimes de tous les citoyens, tendent à améliorer la situation économique, culturelle et sociale des humbles », précisait que « […] le catholicisme et le communisme répondent à deux conceptions totalement opposées de l'homme et du monde, qu'il ne sera jamais possible de réconcilier. »

Les évêques pensaient que la majorité de la population contesterait la possibilité d'établir un régime communiste dans l'île puisqu'elle était catholique. Mais cela ne s'est pas produit ainsi. La déclaration de Fidel Castro du 16 avril sur le caractère socialiste de la Révolution a été approuvée par la majorité des Cubains. Cependant, l'athéisme matérialiste n'a jamais percé dans la conscience populaire, traversée par des croyances de racine chrétienne, afro-cubaine, chinoise, judaïque, spiritiste ou simplement par des cultes locaux et des superstitions.

Fidel Castro a dit explicitement que dans le nouvel ordre des choses, l'anti-communisme ne serait pas toléré.

« Car, simplement, oui nous croyons qu'être anti-communiste c’est être contre-révolutionnaire, a-t-il soutenu dans un discours le 16 décembre 1960, comme est contre-révolutionnaire celui qui est anticatholique ou antiprotestant. Etre anti n’importe quoi tend à diviser les Cubains. Tout ce qui tend à diviser le peuple pour faire le jeux de l'impérialisme est contre-révolutionnaire. »

Certains membres de la communauté catholique et chrétienne ont souffert du penchant anti-religieux de la Révolution qui, vers la fin des années 60 et au début de 1970, soupçonnait des croyants. Des prêtres, des séminaristes et des laïcs catholiques, parmi eux l'actuel cardinal Jaime Ortega, ont été mobilisés dans les Unités Militaires d'Appui à la Production (UMAP), des camps de travail où l’on devait réformer des éléments « antisociaux », comme les délinquants, les homosexuels et les opposants.

De la constitution du Parti Communiste de Cuba (PCC) dirigeant en 1965, en passant par le Congrès National de l’Éducation et de la Culture en 1971, jusqu'au premier Congrès du PCC en 1975, plusieurs déclarations officielles contre la religion comme phénomène social se sont succédées. L'État a alors proposé de supprimer définitivement les « […] survivances idéologiques du passé parmi lesquelles se trouvent les critères mystiques religieux et les croyances dans le surnaturel. »

Les croyances sont devenues des tabous et elles ont trouvées refuge dans la sphère privée. La vie spirituelle a été ajustée aux objectifs du processus révolutionnaire, auquel rien ne pouvait s'opposer. La communauté catholique s'est alors divisée entre ceux qui avaient opté pour l'émigration, surtout vers les Etats-Unis, et les sympathisant de la Révolution qui ont préféré cacher leur foi pour ne pas avoir de problèmes sur leur lieu de travail ou d'étude.

Les fêtes religieuses ont aussi été éliminées des espaces publics. Les paroles de Fidel Castro le 7 décembre 1970, au milieu de la Zafra de los 10 millones (Récolte pour produire 10 millions de tonnes de sucre), expliquent cette politique, en vigueur durant plus de 20 ans.

« Regardez : si la Nativité était fêtée le 24 juillet, nous serions enchantés, nous ne protesterions pas. Mais ils ont imposé universellement la même tradition à tout le monde. Alors, sommes-nous obligés ? Les conditions du capitalisme sont-elles égales ? Et devons-nous nous mettre à genoux devant certaines traditions ? Oui, les traditions sont historiques : elles viennent d'avant, mais elles sont aussi un phénomène subjectif. Et nous pouvons changer une pour une autre. »

En 1997, quand le gouvernement a approuvé la restauration du jour férié pour la Nativité, l'ancienne tradition a émergé dans les maisons des croyants et des non croyants, comme la preuve que le sentiment religieux n'avait jamais disparu des familles cubaines.

Habana XXI

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