Relique du passé ou vision de l’avenir ?

2012-06-07 17:10:30
Stephen Gibbs
Relique du passé ou vision de l’avenir ?

«Deux jours à cheval ne suffisent pas pour parcourir ma propriété », c’est ainsi que fanfaronnent souvent les propriétaires fonciers sud-américains. À Cuba, c’est différent. Il est vrai que cette île était réputée pour ses grandes fermes, dont la plupart étaient entre les mains de ressortissants états uniens avant la Révolution. Mais ces temps sont bel et bien révolus.

Après tout, la réforme agraire était l’une des revendications de la Révolution. Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, des milliers de grandes propriétés foncières ont été soit distribuées parmi les paysans qui y avaient travaillé, soit transformées en coopératives. La ferme des parents du président Castro a été la première à être confisquée. Il existe une photo extraordinaire de sa mère au moment où la voiture s’éloignait pour la dernière fois de la propriété. Elle avait l’air furieuse. 

Voilà pourquoi, 47 ans plus tard, lorsqu’un ami m’a raconté qu’il existait encore à Cuba un domaine dans lequel la propriétaire pouvait chevaucher pendant deux jours sans en atteindre les limites, j’ai eu du mal à le croire. Il fallait donc se rendre sur place. 

Finca Alcázar se trouve dans l’une des régions les plus belles et les moins fréquentées de la région orientale. Pour y arriver, il faut dépasser les montagnes imposantes de la Sierra Maestra et poursuivre le voyage en voiture pendant une heure sur un chemin couvert de nids de poule à travers des hauteurs à pente douce, parsemées de palmiers royaux et de canne à sucre.

Au fur et à mesure que vous vous approchez, vous découvrez que les palmiers semblent être placés suivant un ordre délibéré pour former une avenue qui borde le chemin conduisant aux portes impressionnantes de la ferme.

Un homme qui y a travaillé au cours des quarante dernières années nous a souhaité la bienvenue. Pedro, portant un chapeau typique des cow-boys cubains, nous a invité à nous asseoir dans la fraîche véranda de la maison tout en nous annonçant que la propriétaire nous recevrait bientôt.

On aperçoit la présence de María Antonia. Ses chiens la précédent. Et nous ne parlons pas de corniauds que l’on trouve habituellement à Cuba, mais de ridgebacks de Rhodésie aux poils dorés. « Des chasseurs de lions », nous a dit sa maîtresse alors que je caressais l’un d’eux.

María Antonia a 79 ans mais elle semble être quinze ans plus jeune. C’est une femme trapue aux cheveux gris, mais avec un sourire naturel.

Les Cubains ne sont pas pour la plupart enclins à parler avec les journalistes. Mais, à l’instar d’un grand nombre de septuagénaires, l’âge l’a libérée des inhibitions et elle aime exprimer ce qu’elle pense.

« Toute exploitation a besoin d’un maître, le seul capable d’en prendre soin, d’aimer la terre. Regardez la plupart des champs cubains. Vous n’y trouverez que de mauvaises herbes parce que personne ne s’en sent responsable. »

C’étaient dix heures du matin lorsqu’on nous a apporté des bières froides. Je me suis dit que la journée dans le dernier pays communiste de l’hémisphère occidental promettait.

La famille de María Antonia était autrefois propriétaire de deux grands domaines : la ferme Alcázar et une autre encore plus grande, située à proximité du village de Birán, à côté de celle appartenant à Ángel Castro, le père de Fidel. María Antonia se souvient parfaitement de Fidel lorsqu’il était un enfant, qui se caractérisait déjà par sa popularité et sa fermeté de caractère.

Je lui ai demandé de caractériser sa propre famille à l’époque. « Haute société », a-t-elle répondu sans hésiter dans un anglais appris au cours d’une année d’études à New York dans les années 1950.

Tout comme un nombre surprenant des nantis d’avant la Révolution à Cuba, sa famille a activement aidé les frères Fidel et Raúl dans leur lutte pour renverser le président Batista. « C’était un homme terrible, un assassin », a-t-elle signalé. « Nous donnions les aliments et les carburants que Fidel et Raúl nous demandaient. ».

La propriété principale a été confisquée par le gouvernement révolutionnaire. Mais il ne fait aucun doute que grâce à cette aide la ferme Alcázar a pu être épargnée. Selon l’argument avancé à l’époque il fallait préserver quelques centres agricoles d’excellence, dont l’un consacré à l’élevage de taureaux champions.

La salle des trophées de la maison est encore conservée. À côté d’une armure datant apparemment du XIVe siècle – un peu incongrue – on trouve un grand meuble en acajou où l’on peut apprécier des plats décoratifs portant les noms des taureaux primés. Il y a un plat pour chaque année de la décennie des années 50. La série s’arrête en 1959, année du triomphe de la Révolution.

María Antonia nous raconte qu’elle remporte encore une bonne partie des prix décernés dans les foires agricoles mais que les trophées ne sont plus accordés. Elle m’invite à visiter une étable située à proximité de la maison, pleine de taureaux énormes, dont le poids dépasse parfois deux tonnes.

Un peu plus loin on trouve une écurie destinée aux chevaux pure race. Ils galopent à travers les champs qui s’étendent jusqu’à une cordillère lointaine et bleue.

De retour à La Havane, j’ai rencontré un éleveur états-unien qui séjournait à Cuba et je lui ai parlé de ma visite de la ferme Alcázar. « C’est la meilleure au monde en son genre », a signalé John Park Wright IV, dont la famille était propriétaire de domaines dans l’île avant la Révolution, et ajouté qu’il serait intéressé à investir le cas échéant dans le secteur. J’ai retrouvé par la suite l’un des membres de la famille Castro. « Si toutes les propriétés fonctionnaient comme celle-ci, on pourrait alors parler d’une industrie agricole ». Je me suis demandé alors si je venais de visiter une relique du passé cubain ou une vision de son avenir.

Par Stephen Gibbs*

Stephen Gibbs
Stephen Gibbs a vécu cinq ans à Cuba en tant que correspondant de la BBC à La Havane. Il a travaillé comme reporter à la radio et à la télévision durant quinze ans. En dehors de l’Amérique latine, il a, pendant très longtemps, fait des reportages au Moyen-Orient et en Afrique.

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