Rencontre avec Dulce María Loynaz



Publié dans Opus Habana, numéro 1, 1996

Si on regardait adroitement à travers la grille de sa fenêtre, on y verrait Dulce María Loynaz assise dans son fauteuil bergère préféré, vêtue de blanc, dans la pénombre et le silence.

Peu de personnes connaissent cette femme. Elle n’a jamais vraiment recherché l’admiration. Les journalistes ont tenté longuement en vain de comprendre cette grande dame de la littérature cubaine. Pour faire son portrait, il faut se pencher sur ses écrits, nombreux et souvent oubliés.

À 93 ans, quel regard portez-vous sur la vie ? A quoi ressemble votre quotidien ?

Ay, quelle question ! Comment imaginez-vous les journées d’une aînée, brisée par les années et la cécité ? Que puis-je faire ? Rien. J’attends.

La Havane a été une obsession pour des écrivains tels que José Lezama Lima et Alejo Carpentier. Quelle est votre relation avec cette ville ?

Bien que je sois née à Madrid en plein Paseo del Prado, La Havane m’a toujours fascinée. Le quartier du Vedado, plus spécialement, est comme mon frère jumeau. Nous sommes tous les deux nés en 1902. Je sais beaucoup de la vie du Vedado comme le Vedado doit connaitre beaucoup de la mienne. Je peux le décrire précisément d’après mes premiers souvenirs. C’était quasiment une forêt. Il était plein d’arbres et de fleurs. Nous gardons une relation très intime.

Durant mon enfance, mon grand-père m’emmenait en promenade dans sa voiture et me racontait l’histoire des lieux : les maisons en construction, les bains de mer, le Vedado primitif… Toutes ces images sont gravées dans ma mémoire. Si Dieu m’aidait un peu, je pourrais poser sur le papier ces souvenirs.

[…]

Certains de vos poèmes sont particulièrement rebelles, comme bâillonnés dans votre passion.

Qui n'a pas eu de passions dans sa vie ? Celui qui ne connaît ni l'amour ni la douleur ni la poésie, qu’il se pende à un pin. C’est le mieux pour lui. Rassurez-vous, ce sont des vers de Darío.

Lors de la publication de votre roman Jardín, on vous a parfois considérée comme une pionnière du réalisme magique. Ne pensez-vous pas que cela pourrait surprendre Gabriel Garcia Marquez ?

Je ne sais pas s’il est l’inventeur du réalisme magique. Je pense que ces choses existent depuis le début du monde. Je lui accorde tout de même le fait qu’il a diffusé le style à l’international. Mais inventer est une chose, diffuser en est une autre. Je n’ai jamais voulu écrire du réalisme magique. Je ne savais même pas exactement ce que c’était. J’ai entendu parler de ce style par García Márquez Mais je crois, en effet, que je me suis approchée de cette mer dangereuse où tant de gens ont fait naufrage.

Vous qui êtes considérée comme un symbole cubain, comment définiriez-vous le cubain et la « cubanité » ?

Pour répondre à votre question, il serait intéressant d’aller lire les textes de Martí. Je crois qu’il a été le meilleur pour décrire ce qu’est la « cubanité ».

D’autre part, j’ai fait assez peu pour mon pays. J’ai tenté au moins de laisser une œuvre écrite qui aura peut-être de la valeur un jour, qui sait. Mais c’est tout ce que j’ai pu faire pour Cuba. Si j’avais pu faire plus, je l’aurais fait. Je n’oublie pas que je suis une fille d’un des libérateurs de l’Île.

Le récent regain d’intérêt pour votre œuvre a-t-il compensé le manque d’exposition dans le passé ?

D’une certaine façon oui. J’essaye de ne pas être rancunière envers ceux qui m’ont été hostile dans le passé. C’est ma personnalité. Je ne suis pas rancunière. Mais je n’oublie jamais le passé.

On dit que vous avez un fouet dans une main et une rose dans l’autre.

Oui, cette image a fait le tour du monde.

Êtes-vous d'accord ?

Je crois que oui.

Quand utilisez-vous l’un ou l’autre ?

J’ai mis le fouet de côté, je ne sais plus le manier mais je continue à offrir la rose.