Reportage: Cuba Libre?

2012-08-30 21:47:58
miguel.barquet
Reportage: Cuba Libre?

L'édition du magazine ELLE du 18 mai dernier présentait un article sur Cuba, le premier d'une série consacré à l'île d'aujourd'hui et à son évolution. Avec l'autorisation de son auteur, Philippe TRETIACK, nous le publions en intégralité. Pour des raisons de droits d'auteur, les photos de l'article n'ont pas été publiées.

Du nouveau au pays des Castro : des travailleurs indépendants! Du taxi à cheval à la remplisseuse de briquets, rencontre avec les néo-« capitalistes » d’une société schizophrène.

Entre Eneida Lameiro, 42 ans, conductrice d'une charrette baptisée taxi et tractée par un cheval fourbu, et Raidel Peñate, organisateur de fêtes, à l’embonpoint de néocapitaliste, il n'y a en apparence aucun rapport. Pourtant, tous deux font partie de la nouvelle société cubaine, celle des cuentapropistas, titulaires d'une patente de travailleur indépendant. Jour après jour, la cuenta propia (compte propre), la carte des entrepreneurs privés, remplace la carta del partido, la carte du parti communiste. Les initiales sont les mêmes, mais, pour les Cubains, leur signification diffère du tout au tout. Après « cinquante-quatre ans de victoires du socialisme », l'île, étranglée par les dettes, l'embargo américain, une gestion désastreuse, et maintenue en survie grâce au pétrole à bas prix du grand frère vénézuélien, s'ouvre en désespoir de cause au « marché libre ».

Première étape, la création d'un secteur de l'emploi non soumis au contrôle exclusif de la bureaucratie étatique. Plus de 400 000 Cubains se démènent déjà en exerçant l'une des 178 professions répertoriées dans la liste surréaliste des métiers « libéralisés ». Au hasard : « loueur d'animaux pour traction de voiturettes d'enfant », « récupérateur de feuilles de palme en haut des arbres », « remplisseur de briquets à gaz », « recouvreur de boutons de culotte », « réparateur de gazinières », « vendeur d'animaux pour sacrifices religieux » ...

Gisela Nicolas a ainsi ouvert à La Havane un paradar, un restaurant privé, La Galeria. Très chic, très bon, très cher. Un déjeuner pour deux y coute quatre mois de salaire d'Etat. Les clients sont des étrangers ou des Cubains travaillant pour des entreprises étrangères. Ceux qui peuvent payer en CUC, le peso convertible que tout le monde convoite et qui vaut 25 pesos cubains (monnaie nationale), s'y pressent pour y déguster la « tour de poisson frais à la vinaigrette basque », un délice. « Le problème, dit Gisela, c'est l'approvisionnement. En l'absence d'un marché de gros, seul l'Etat vend la nourriture. Impossible de passer des accords avec des producteurs et de jouer sur les prix. » Elena Gomez a ouvert, elle, un salon de beauté, doublé d'une salle de remise en forme avec musique techno. Manucure, teintures, extensions de cheveux, plusieurs employées. On se croirait dans le Moscou des nouveaux Russes, ou même à Miami. Des femmes friquées, aux lèvres dopées au collagène, viennent y perdre du poids, dans un pays ou l'obésité est loin d’être un fléau.

don remigio

Gisela et Elena font toutes deux partie de l'élite des nouveaux acteurs de l'économie locale. Hélas, pour la plupart de ces néo-entrepreneurs, la réalité est beaucoup moins lucrative. Beaucoup vivotent de métiers qui sont d'abord des combines. Ainsi, à Cienfuegos, à 280 kilomètres de La Havane, des manucures se sont installées dans l'entrée d'un magasin d'Etat dont elles louent quelques mètres carrés. Chaque jour, elles travaillent sous la surveillance bovine d'employés d'Etat qui regardent voler les mouches. Magalis Hernandez vient ici tous les matins depuis 1995, date d'une première ouverture au marché privé, vite refermée. « Je vis bien mieux que mes parents, dit-elle. Je reverse 10% de mes revenus à l'Etat. Je me débrouille. Aujourd'hui, la mode est aux vernis à ongles flashy, orange et violet, alors je propose un grand choix de couleurs. Vous ne trouverez pas rien de cela dans les salons de coiffure de l'Etat. » Partout, à Cuba, ces pionniers d'un marché libre, version ubuesque du capitalisme, tentent de s'en sortir. Lyssett, 42 ans, arpente le centre-ville touristique de La Havana Vieja. Elle vend des cacahuètes aux touristes. « Je le faisais déjà de manière illégale autrefois. Je jouais au chat et à la souris avec la police. Puis je me suis mise à chanter, je savais que j'allais direct vers les ennuis mais ma voix attirait les clients. Alors, la municipalité m'a convoquée et m'a mis ce marché en main : tu t'habilles façon créole, on te donne un panier en osier et tu prends une patente. J'ai accepté. » Depuis Lyssett, déguisée en esclave affranchie, est une figure de La Havane, une cuentapropista de choc.

Ailleurs, face au cimetière, Liliana Linares, Viccia Rodriguez et Yaimel de la Caridad, trois prétrentenaires, ont ouvert le magasin Art D'FIor. Dans leur pimpante robe rouge un peu mal coupée, elles proposent à leurs clients des bouquets de roses importées d'Equateur, auxquels elles ajoutent des peluches hideuses venues des Etats-Unis. C'est laid mais ça plaît. Même l'Etat leur passe commande. « Problème, notre chambre froide, installée avec des matériaux de récup par un ami, est en panne, dit Viccia, une ex-psychologue. Les fleurs sont en train de tourner de l'œil… » « Ici, ajoute Liliana, une ancienne comptable, la libre entreprise est à la merci d'une coupure de courant. » A Cienfuegos, Eneida Lameiro, la conductrice de charrette, vit à peine mieux que son père qui, hier employé par l'Etat, faisait le même métier qu'elle. « Avant, un trajet coûtait 1 peso, maintenant c'est 2, alors ça va un peu mieux. Mais je ne peux rien économiser. Dès que j'ai un peu d'argent, je dépense tout pour mes deux enfants. »

Vendeuse d'animaux

Si, avec un salaire d'Etat, on crève de faim, avec des revenus libres mais en monnaie nationale, c'est souvent pareil. Alors, un Cubain sur deux survit avec les dollars qu'il reçoit de sa famille émigrée à l'étranger. Pour les autres, c'est travail au noir obligatoire et régime amaigrissant. Le Dr. Omar Everleny Pérez Villanueva est un économiste réputé. Son jugement sur la situation est net: « Il va falloir en finir avec cette liste absurde de métiers. Autoriser toutes les demandes d'ouverture de business. » Il le faudra car le mouvement est en marche. Certes, très lentement -« pas à pas » comme l'a exigé le Président Raul Castro -mais inexorablement. « Après le socialisme, nous entrons dans le gradualisme, explique l'économiste. Une étape après l'autre. Aujourd'hui, 14 % de la population travaillent dans le secteur privé. En 2015, nous voulons atteindre le chiffre de 40 %. Autrement dit, 2,5 millions de personnes vont être virées de la fonction publique. Ce sera à elles de retrouver un emploi. »

Dans cet océan d'initiatives bringuebalantes, l'organisateur de fêtes Raidel Peñate fait figure de gagnant. Pour les habitants de Cienfuegos, il est à la fois le prototype du cuentapropista habile et du capitaliste sans vergogne. Il a du ventre, il est show-off, il porte des boots venues tout droit du Texas. L'entreprise qu'il a montée fournit clefs en main tout le nécessaire à la cérémonie que les parents organisent pour fêter les 15 ans de leur fille à Cuba. Une famille peut investir jusqu'à 20.000 CUC, des années d'économies. « J'ai commencé avec une charrette. Aujourd'hui, je possède deux camions. Je fais la déco, la musique, je règle les chorégraphies. » Raidel Peñate gagne 2.000 CUC par mois. Une fortune. Il se fait rapporter clandestinement des quantités d'objets, ballons, vaisselle, costumes, des Etats-Unis en payant des passeurs, des « mules », puisque toute importation privée est illégale. Il prend des risques, il sue, il court, il danse, il pose comme un parrain de la Belle Epoque. Pour sûr, les vieux communistes n'apprécient pas son style « feu d'artifice».

Daisy Ponce, la quarantaine fatiguée, ne fait pas, elle, d'étincelles. Il vaut mieux: elle remplit une centaine de briquets jetables par jour. Elle y injecte un gaz transvasé auparavant dans une bombe de produit de nettoyage vidée et récupérée. A 2 pesos le service, elle se fait un peu moins de 9 CUC par jour. Ce n'est pas si mal comparé au salaire mensuel d'Etat. Quand elle déserte son édicule minable, une planche en bois sur deux tasseaux, c'est pour prendre des cours de secrétariat. Tandis qu'elle redonne vie à un briquet, elle se met soudain à parler politique : « J'étais syndicaliste, je me suis opposée à un patron. J'ai tenu bon, mais il a gagné. J'ai foutu le camp. Je suis devenue une militante des droits de l'homme et une cuentapropista. Je suis passée dans le privé. »

Privé, voilà le mot qui résume toute la situation de la vie cubaine du moment. Tandis que le secteur privé prend de l'ampleur, les Cubains restent encore privés de beaucoup de choses.

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire. Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle. L’accent est donc mis sur la rencontre pour nos clients voyageurs qui, évitant les circuits classiques, désirent découvrir le pays dans ses réalités, au delà du folklore trop souvent présenté. Outre les produits touristiques basiques, l’agence développe toutes sortes d’activités inspirées de la culture locale et mène en parallèle différents projets, qu’ils soient artistiques, sociaux ou de communication (cf. Cubania.com, mais également Kewelta.cu, site d’information culturelle de Cuba, et sa partie francophone HavanaScope.com). Stéphane Ferrux, Directeur de « Cuba Autrement »  

Page web: http://www.cubaautrement.com/

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