Roberto Gottardi & l'École Nationale d'Art


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Roberto Gottardi est arrivé à Cuba en 1961. Il était l’un des trois architectes chargés de construire la plus belle école d’art au monde. Aujourd’hui, 47 ans plus tard, Gottardi est toujours à Cuba. Il vient de reprendre les travaux d’achèvement de son célèbre bâtiment.

Aucune construction d’après la Révolution à Cuba n’a été plus polémique que l’École Nationale d’Art (ENA), entamée en 1961 et encore inachevée, et ce en raison d’incompréhensions esthétiques et de la pénurie de matériaux. Considérée par ses défenseurs les plus enthousiastes comme un symbole de l’audace et de la volonté d’expérimentation, ses critiques les plus sévères la qualifient souvent d’explosion esthétisante non exemptée d’élitisme et dépourvue de sens. L’École, qui traduisait la volonté du gouvernement révolutionnaire d’offrir une éducation soignée aux futurs artistes, non pas seulement de Cuba mais aussi du monde en développement, se dresserait dans un cadre splendide, à savoir les jardins vastes et bien entretenus du centre récréatif le plus exclusif d’avant 1959 : le Country Club.

Pour entreprendre un tel projet, dont le coût initial s’élevait à plus de treize millions de pesos, une fortune à l’époque, trois jeunes architectes ont été convoqués : Vittorio Garatti (Milan, Italie) qui aurait à sa charge les écoles de ballet et de musique ; Ricardo Porro (Cuba), qui prendrait sous sa responsabilité les écoles d’arts plastiques et de danse moderne, et Roberto Gottardi (Venise, Italie), qui s’occuperait de l’école d’arts dramatiques.

Bien que le but explicite de s’intégrer au paysage établisse une ligne de continuité avec les tendances du mouvement moderne des années 1950, le projet était une rupture avec les normes.

L’école la plus controversée a été celle d’arts plastiques conçue par Ricardo Porro. Les ateliers de peinture sont couverts d’une coupole qui ressemble à un sein de femme. À l’extérieur, une sculpture évoque un fruit, la papaye, nom donné populairement à Cuba au sexe féminin, et au centre un jet d’eau.

Garatti, pour sa part, a fait appel à des sujets moins controversés. Le terrain en pente choisi pour l’école de musique et sa serpentine de box de répétition  est connu comme « le ver ». Pour l’école de ballet, il a conçu des voûtes légères qui semblent danser rythmiquement.

Roberto Gottardi, le seul résidant actuel à Cuba des trois auteurs de cette école d’Art, a reçu les éditeurs de Cuba Absolutely dans son appartement minuscule du quartier de Nuevo Vedado. Comme si le temps s’était arrêté il y a 40 ans, il est entouré des projets de restauration et d’achèvement de l’École d’arts dramatiques.

Gottardi a terminé ses études d’architecture en 1952 à l’Institut supérieur d’architecture de Venise. En 1957, il s’est rendu au Venezuela d’où il est parti pour Cuba en 1960 ; il se souvient encore de l’atmosphère d’euphorie et de drame des premières années de la Révolution :

« J’ai rencontré un esprit de grande liberté et d’enthousiasme, de dévouement, de grands rêves qui étaient - ou semblaient être - réalisables à court terme. L’école d’arts dramatiques était  le premier projet dont j’étais le seul responsable. Nous avions une grande liberté pour travailler, pour choisir le terrain où serait érigée chaque école, pour établir les propositions conceptuelles à partir de certaines conditions matérielles. »

Pour son école, Gottardi a conçu une structure s’inspirant de celle d’une troupe de théâtre, fortement axée sur elle-même, avec des spécialités étroitement liées les unes aux autres (comédiens, directeurs, scénographes, éclairagistes, costumiers, maquilleurs) pour atteindre un but ultime : la mise en scène.

« Il s’agissait de récréer physiquement et spirituellement l’expérience d’appartenir à cet univers particulier qu’est une troupe de théâtre. »

Gottardi défend encore aujourd’hui son concept face aux évaluations opposées sur l’École nationale d’art en général, et sur celle d’arts dramatiques en particulier. Il renvoie les critiques aux critères publiés en 1965 par le peintre cubain Hugo Consuegra :

On dit qu’elles sont « baroques » […]. Je ne suis pas tout à fait d’accord […]. Au lieu de « baroque », je proposerais un terme qui est à mon avis plus adéquat : « maniériste ». Le baroque, peu importe la manière dont il dédouble ou torde les formes, est toujours contrôlé par une conception homogène, il existe une « logique baroque », au sein de laquelle la présence du « tout » s’exprime par une nécessité de synthèse et de subordination : les grands rythmes du baroque. Dans l’École d’art  […], lorsque l’un de ses rythmes débute et va crescendo  […] nous tombons précisément dans l’incertitude, comme quelqu’un qui tombe dans le vide et toute conscience de « développement » est tronquée.

Après son travail à l’École nationale d’art, Gottardi a donné des cours à l’université de La Havane. Il est devenu professeur titulaire de la Faculté d’architecture, tout en se consacrant à une série de projets qui montrent la diversité de ses intérêts ainsi que ses frustrations : Puesto de Mando Nacional de la Agricultura (état-major national de l’agriculture) de 1967 à 1971 où il a fait appel aux structures préfabriquées, qui subiraient plus tard de nombreuses modifications ; pizzeria Maravilla (1967-1968) dans laquelle il a dû faire face au problème d’intégrer de nouvelles insertions dans un projet donné.

Hélas, les solutions intelligentes de Gottardi sont aujourd’hui disparues. Il a d’ailleurs travaillé à la scénographie des Festivals internationaux de la chanson tenus à Varadero en 1967 et 1970 ; à la scénographie des pièces Girón (1981) et Dédalo (1991), de Rosario Cárdenas et au réaménagement du restaurant Caracas (1997-1998), entre autres, sans parler de dizaines de projets non matérialisés.

À l’heure actuelle, l’architecte vénitien-cubain se livre, quarante ans plus tard, à la conclusion de l’École d’arts dramatiques.

Plus de quarante ans se sont écoulés et les étudiants et les programmes ne sont plus les mêmes; moi, je ne suis pas non plus le même ni comme professionnel ni comme personne.

Beaucoup de choses ont changé mais Gottardi reste fidèle à ses rêves. Faisant appel à l’inspiration des années 1960 et aux matériaux du XXIe siècle, il espère construire une école dont Cuba, et le monde, seront fiers.