San Salvador de la Punta

2012-10-05 05:39:01
Fernando López
San Salvador de la Punta

Dans un lieu connu depuis la fondation de la ville de San Cristóbal de La Habana comme « La Punta » (la pointe, le bout), à l'entrée de la baie, se lève encore aujourd’hui cette petite forteresse s’enfonçant dans la mer et sœur de l’imposante masse du célèbre « Castillo de los Tres Reyes del Morro » (Château du Morro). Avec plus de quatre siècles, le Château de San Salvador de la Punta a subsisté jusqu'à nos jours, malgré ses 400 ans, et malgré les modifications de la main de l'homme, beaucoup plus nuisible que le décompte inexorable du temps.

Les premières défenses

Aux débuts du XVIème siècle, quand le port havanais était l'escale principale de la Flotte des Indes, où mouillaient les navires qui venaient et qui partaient ; et quand les flibustiers de toutes les nationalités tentaient  de s’approprier les riches trésors que ces navires transportaient, la nécessité de fortifier cette enclave ne tarda pas à être évidente.

Le primitif noyau urbain vivait dans une peur continuelle, devant la menace des attaques des pirates. Pour cette raison furent reléguées les constructions de bâtiments civils, religieux, et jusqu'aux logements d’une certaine solidité et d’une certaine prestance, pour donner la priorité à la construction d'œuvres de défense, la première fut une tour connue plus tard comme « Fuerza Vieja » (Vieille Force). Construite à l’époque d’Hernando de Soto, en 1538, ce petit fort fut incendié en 1555 par le pirate français Jacques de Sores et ensuite totalement démoli lors de la construction du Château de la Real Fuerza (1558- 1576). Cette forteresse, de géométrie et de technique rigoureuse, forte et résistante, capable de défendre et d'attaquer, est encore conservée en face à la Place d'Armes.

La destructive attaque de Sores fit que les autorités commencèrent à prêter attention aux emplacements qui plus tard conformeraient le système de fortifications militaires de la ville. Le « Cabildo » (Conseil municipal) une fois réinstallé - celui-ci s'était enfui avec le gouverneur Pérez de Angulo après l'attaque des pirates - prend l'accord d'établir des vigies à La Punta, dans le but d’intercepter la présence ennemie. En 1559 il fut décidé d'établir des vigies à l’entrée du port, ainsi qu’à la Caleta de San Lázaro et à El Morro.

Durant le gouvernement de Francisco García Osorio (1565- 1567), Pedro Menéndez de Avilés, venant de Floride, chargé de la mission de garder les ports des Indes, sollicita la construction d’une tour ronde de 40 pieds – limitrophe au Morro - , celle- ci serait élevée en bord de mer, à l'entrée du port. Cette idée fut rejetée par Osorio. Le roi Felipe II le fit remplacé devant son attitude hostile contre les travaux de construction du Château de la Real Fuerza. Il fut substitué par Pedro Menéndez de Avilés lui-même et nous savons qu’alors, à La Punta, fut creuser une tranchée et fut construite une plate- forme avec deux canons, et une garde, nuit et jour.

Dans une lettre envoyée au Roi, le gouverneur de l'Île Gabriel del Luján (1581- 1589) informa qu'a été installé un « berso » (type de canon) « sur une autre partie de la terre, dans un endroit qu’ils appellent La Punta ». Il ajoute qu'un tel canon, « dès qu'il voit une voile », tirera, servant de sommation. En 1582, bien que Luján disposait de tranchées de défense, le militaire d'office et gouverneur du Château de la Fuerza, Diego Fernández de Quiñones, s'adresse à Sa Majesté en l'informant de la grande nécessité de faire construire La Punta « une tour pour la garde et la sécurité de ce corps » devant la possibilité d'une nouvelle attaque des français. Quiñones propose, en attendant qu'arrive l'autorisation Royale, que l’on creuse une tranchée et que l’on édifie une plate-forme de caillasse et de terre, sur laquelle serait placés deux canons La Fuerza. De fait, le militaire assume que le Roi a été trompé quant à l'existence de canons à La Punta, et il lui en fit part. Par conséquence il réfute le gouverneur, bien qu'une telle assertion puisse être le début d’une hostilité entre les deux hommes.

Suite à une grosse tempête la plate-forme se décomposa, la tranchée s’inonda et les murs furent détruits. Quiñones fit construire un petit fort de pierre et sable, celui-ci fut terminé en 1584. L’année suivante, connaissant les plans du corsaire Sir Francis Drake, les mesures de défense pour protéger La Havane s’accentuèrent. Celles-ci s'avèrent effectives quand, le 29 février 1586, apparaissent face à la baie les premiers navires anglais, et salve tirée depuis La Punta et El Morro, les fit reculer.

Finalement en 1588 il fut décide, ce port devenant si important, « Qu’il convient qu’il soit bien gardé et pour cela que l’on fasse un fort sur le site du Morro, dans la partie qui est désigné [...] », et que de l’autre côté soit élevé un petit fort « situé en face du dit Morro, appelé del Salvador ».

L’anneau de fortifications

Cette année, décidée à défendre son empire mal protégé d'outre- mer, de la menace d'autres puissances européennes, Felipe II décide l'établissement d'un système de défense pour toute l'Amérique, permettant l'échange sûr de marchandises entre le Vieux et le Nouveau Monde.

Ce système va être basé sur un parcours fortement gardé de la Flotte des Indes, ainsi que sur la fortification des principaux ports des colonies. A partir de ce moment, certaines des plus importantes villes hispano-américaines seront entourées de murailles, de forteresses, de batteries de canons, de fosses, de remparts de tout type. Etant donné que les attaques se réalisaient sur toute la côte atlantique, il fut nécessaire d'entreprendre la construction de toutes les fortifications en même temps : depuis celles de la Floride, de La Havane, de San Juan d'Ulúa, Portobelo, Cartegena... jusqu'à celles du détroit de Magellan. Dans ce projet, La Havane était une pièce clé, car s’est là que se réunissait la flotte qui se dirigeait à Séville. Pour organiser les travaux, arrivèrent alors dans la ville le maître Juan de Tejeda, expert dans les questions de guerre et, en qualité de technicien pour les plans les fortifications, Bautista Antonelli, de la famille des Antonelli, une véritable dynastie d'ingénieurs militaires et civils.

Antonelli traça la fortification du Morro en ayant déjà à l’esprit le fort de la Punta. A la vue de tels plans, Tiburcio Spanoqui, l’ingénieur chef de Felipe II, fit un projet général de fortifications, dont l’exécution fut confiée à Antonelli par le Conseil des Indes.

Rapidement apparurent des avis opposés sur la valeur de chaque forteresse pour la défense de la ville. La Punta fut tenacement justifiée par Tejeda qui, craignant un débarquement par le littoral, pensait que l'on devait fortifier le Morro. Au contraire, Antonelli considérait cette œuvre de peu de valeur et, en 1591, il écrivit « Les fortifications qui ont été faites à La Punta sont de peu d'effet, El Morro couvrant l’entrée du port. »

A l’époque du gouverneur Juan Maldonado Barnuevo (1593- 1602), les tâches constructives avancèrent lentement étant donné le manque de bois, d’outillage et les dettes de retards des salaires. Le Roi fit un geste, envoyant 20 mille ducats « [...] destinés pour la construction de ces forteresses [...] ». Avec cet argent les travaux avancèrent, cependant l’œuvre était encore « [...] beaucoup plus coûteuse par la grande pénurie de cette terre, ainsi qu’en raison des salaires et des matériaux [...] », si le Roi n’envoyait pas de noirs, les travaux dureront « [...] de nombreuses années de plus. »

Apparaissent alors, entre Maldonado et Antonelli, des plaintes qui firent intervenir S.M, ordonnant au Gouverneur qu'il ne permette pas « [...] d'altérer les plans des fortifications mais qu’il les laisse exécuter par les ingénieurs qui les comprennent et qui savent. »

« Avec toutes ces divergences, ces plaintes et ces  retards, le manque ou la malversation de l’argent et la pénurie de personnel - dit Joaquin Weiss - , il n'est pas étonnant que la construction des châteaux se prolongea jusqu'au début du XVIIème siècle. »

La construction de La Punta continua mais fut sur le point de disparaître deux fois. Ainsi, en 1595, une tempête la ruina quasi entièrement « [...] sans laisser le signal de murailles et de remblai, comme s'il n’y en avait jamais eu [...]», mais - incroyablement – elle fut réparée par le gouverneur Maldonado en seulement 23 jours. A ses yeux, cette catastrophe prouvait l'incompétence d'Antonelli et « [...] tant de débilité et de fausseté [...] » dans l'exécution de ses œuvres. Antonelli répliqua avec un argument plus simple : pour que les poules du gouverneur de La Punta ne soient pas volées, les drainages furent bouchés. L'eau retenue avait augmenté la poussée sur les murs et ils furent incapables de résister au coup de vent et aux vagues.

Le 19 décembre 1610, Ruiz de Pereda écrivait à S.M que les forts de La Havane avaient coûté 700.000 ducats, une somme deux fois plus importante que celle établie lors du budget de départ, et « [...] sans que rien ne soit encore perfectionné. » Quelques années plus tard, en 1629, le gouverneur Lorenzo de Cabrera, contrairement aux critères de la majorité des autorités, décida de faire une défense sous forme d’une tranchée ou chemin couvert, qui unirait La Punta avec la porte homonyme de la muraille entourant la ville.

La prise de La Havane

Le 6 juin 1762, suite à la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre, les anglais entament le siège de La Havane, dont les défenses succombent sans remède, incapables d'arrêter la puissance de la poussée militaire non prévu dans la conception de son système de forteresses.

Commandée par Sir George Pocok et le comte Albemarle, une flotte composée de 200 navires, 8000 marins et 12.000 soldats de l'armée la plus puissante réunie au Nouveau Monde pour une opération de guerre, parvint à vaincre la résistance du Morro, après 44 jours de harcèlement, en occupant la hauteur de La Cabaña, qui n’était alors qu’une falaise donnant sur l’entrée de la baie, face à la ville actuelle.

Après 11 mois de domination anglaise, les espagnols récupèrent La Havane en échange de la péninsule de la Floride. Commença alors la construction de San Carlos de la Cabaña, la plus grande forteresse d'Amérique. El Morro et La Punta furent réparés. Suite à l'attaque anglaise, les murailles de fortifications de La Punta avaient été détruites, lesquelles sont reconstruites.

Le sauvetage

Avec les années, La Punta s’est transformée en accord avec les demandes propres de la défense mais aussi pour d'autres utilisations. Certains éléments furent perdus, d’autres modifiés, de nouvelles construction modernes altérèrent progressivement sa forme originale.

Durant la République elle fut le siège de l’Etat Major de la Marine Nationale et, après le triomphe de la Révolution, elle servit d’Ecole des Milices et de siège des dépendances étatiques. Après de nombreux avatars, s’est seulement maintenant que se détermine sa restauration définitive par le Bureau de l'Historien de la Ville. Celui-ci sollicita au Ministre des Forces Armées Révolutionnaires son autorisation expresse pour commencer les travaux de restauration.

Pour la première fois dans son histoire, le Château - et seulement lui - est l'acteur principal qui met en avant son histoire, avec une volonté de présenter et différencier le nouveau du vieux, sauvegardant une partie fondamentale du système de fortifications qui, avec le reste de La Vieille Havane, furent déclarées Patrimoine de l'Humanité en 1982.

San Salvador de la Punta. Les découvertes archéologiques

Les excavations archéologiques sur le site de San Salvador de la Punta, que réalise une équipe du Cabinet d'Archéologie (Bureau de l'Historien de la Ville), font partie d'un projet d'intervention interdisciplinaire qui s'insère dans la dynamique du processus de restauration.

A première vue, la faible et succincte documentation graphique et écrite disponible, ainsi que le haut degré de transformation qu’a souffert le monument, ne permettaient pas de déterminer avec certitude les évidences archéologiques qui pourraient encore s’y trouver. Cette situation a compromis de telle manière la stratégie du processus de réadaptation, que l'Archéologie s'est convertie en restauration architectonique.

Avec l'intérêt d’exhumer les fondations du Château une excavation fut projetée autour du périmètre muré. Cette opération gigantesque, supervisée par l'équipe d'Archéologie, mit à découvert des remplissages de plus de deux mètres de profondeur qui correspondaient aux pavages successifs effectués dans cet environnement durant les XIXème et XXème siècles, jusqu'à l’élever au niveau de la rue.

- Le naufrage du « San Antonio » : En 1609, malmenée par un ouragan, cette corvette espagnole coula dans  l'entrée de la baie havanaise, en face de La Punta. Grâce à un travail d'archéologie subaquatique, on a pu récupérer sa cargaison particulière : 500 tonnes de carrelage prévues pour être utilisé dans la réparation de La Punta.

- Les anciens fossés : Après les excavations dans le secteur extérieur de la forteresse, on a découvert un puits ouvert dans la roche. Cette structure de peu de profondeur pourait contenir de nouvelles preuves qui aideraient à comprendre l'évolution du Château et le système de défense de la ville.

- La Carrière : D'une grande importance pour connaître l'histoire du site, on s’intéresse à la découverte d'une carrière pour l'obtention de blocs de pierre (sillares). De part le voisinage de cette dernière à la forteresse et les similitudes physiques entre sa roche et celle des sillares des parois, il pourrait s’agir d'une carrière employée dans la construction de La Punta.

- Les restes du quartier : Durant les excavations effectuées dans le secteur extérieur, à côté de la fortification Antonelli, furent mis à jour les restes de l’un des murs du Quartier des Ingénieurs Militaires qui fut abattu en 1901, durant l'intervention étasunienne sur l'Île.

- La peinture murale : Parmi les interminables découvertes archéologiques qui attirent l'attention, se trouvent les restes des peintures murales trouvés sur les murs intérieures de la caserne des soldats.

- Le drainage : Occulté sous les décombres qui dissimulaient les hauteurs au Château, fut découverte la sortie d'un canal parfaitement taillé dans la roche. De toute évidence il s’agit d’un système de drainage qui, par ses dimensions, avait été créé pour évacuer une grande quantité de liquide vers l'extérieur.

- La citerne : Au centre de la place d'armes du fort se trouve la trace d'une possible citerne creusée dans la roche qui, par sa petite profondeur, devait servir de container secondaire des eaux qu'apportait la Zanja Real (le Chenal Royal).

- Les latrines : Dans les fortifications de San Lorenzo il existe un casemate voûtée qui fut élevée après la construction du fort, elle possède deux meurtrières pour le tir. A l’intérieur, dissimulé sous une chape de ciment Portland, se trouvent des latrines du XXème siècle qui s’évacuaient directement à la mer.

- Le boulet de canon : Profondément enfoui dans le mur de sillares qui unit les fortifications de San Lorenzo et de Tejeda, se trouve un boulet de canon. Cette trace de combat laisse voir l'effet dévastateur de ces projectiles sur la muraille.

- Dessins : Sur le parapet qui protège le chemin de ronde, fut découvert la présence quasi imperceptible d'une véritable fresque, réalisée sur le replâtrage colonial de couleur jaune, et où nous pouvons trouver des dessins caricaturaux accompagnés de noms, des figures humaines, des dessins de bateaux..., le reflet de la vie des soldats qui l'ont habitée.

- Les graffitis : Sur les restes du replâtrage qui couvrait les murs extérieures de la forteresse, nous pouvons encore voir quelques graffitis de l'époque coloniale, entre lesquels se trouvent des patronymes, des dates et autres inscriptions.

- Le Canal hydraulique : L’une des autres découvertes significatives est en rapport avec un système de canaux hydrauliques creusé dans le lit rocheux et qui servait à conduire vers la forteresse les eaux apportées à la ville par la Zanja Real (le Chenal Royal).

- Le canon : La découverte d’armes et de projectiles est courante lors des excavations archéologiques dans les fortifications coloniales, comme cette pièce d'artillerie (3,20 mètres de longueur), modèle Sacre de la fin du XVIIIème ou débuts du XIXème , qui fut trouvée dans l’un des canaux hydrauliques.

- Le carrelage du « San Antonio » : La cargaison de carrelage du navire espagnol « San Antonio », récupéré du fonds de la baie havanaise, pourrait être utilisée pour daller le sol de plusieurs salles du Château de San Salvador da la Punta et quelques zones du parc qui couvre l'esplanade voisine de la forteresse. Des centaines de ces dalles furent extraites de l’épave et soumises à un processus de désalinisation.

Traduit par Alain de Cullant

Lettres de Cuba

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