Sarrá : des bâtiments qui nous relatent une histoire



Deux bâtiments bien différents, ayant appartenu au même propriétaire, se côtoient dans la Vieille Havane. L’un est fermé et en ruines, l’autre est un musée pharmaceutique. Quelle est l'histoire des établissements Sarrá ?

 Les rues de la Vieille Havane recèlent toujours une légende. Un édifice en ruines, énorme et imposant, semble vouloir nous relater son histoire. Dans une rue parallèle, un autre local ouvre ses portes au public. Dans les deux bâtiments, l'inscription gravée sur le marbre de l’entrée nous met sur la piste de leur origine : Sarrá

Une affaire familiale

En 1853, Valentin Catalá y Pradell, José Sarrá y Catalá et José Sarrá y Valldejuli émigrent à Cuba en provenance de Malgrat de Mar, une commune de Catalogne. Une fois dans l’île, ils fondent, conjointement avec Antonio Gonzalez Lopez, la société Catalá, Sarrá et compagnie, point de départ de la pharmacie La Réunion, située au 22 de la rue Teniente Rey (aujourd’hui, le 261), qui fut la première à vendre des médicaments allopathiques et  homéopathiques.

A l’époque coloniale, cette pharmacie était connue parce qu'elle préparait des remèdes uniques à bas prix. Elle fournissait des onguents, des sels, des sirops, des baumes et autres produits aux hôpitaux et aux différents centres médicaux de tout le pays. De nos jours, on sait qu’il existait une source d’eau pure au sous-sol. C’est peut-être là le « secret » d'une telle popularité.

Le style d’une pharmacie

Après plusieurs mésaventures, Sarrá Valdejulí se retrouva comme seul propriétaire et décida de transformer les locaux en leur donnant d’élégantes formes de styles néo-gothique et néo-classique. Des bois précieux furent utilisés pour les étagères et les comptoirs, et la pharmacie fut dotée de vitrines et de verreries, très à la mode en France à la fin du XIXe siècle.

Le nouveau mobilier de La Réunion en fit l’une des pharmacies les plus élégantes de La Havane. Au début du XXe siècle, elle fut classée la première de Cuba et la deuxième au niveau mondial, ce qui lui valut un grand prestige social.

Le bâtiment  de la rue Teniente Rey fut aménagé en pharmacie et droguerie tandis que celui de la rue Compostela fut destiné aux bureaux, au stockage et à l'élaboration des médicaments.

La droguerie acquit une importance telle que, en 1881, Alphonse XII, roi d’Espagne, concéda à José Sarrá le titre honorifique de « Pharmacien et  droguiste de la Maison royale ». Il lui permit aussi d’utiliser les armoiries royales sur les marchandises, les factures et les étiquettes des  produits. La pharmacie fut reconnue comme la plus grande d’Amérique latine et la deuxième au niveau mondial, derrière l’américaine Johnson.

Nouveau siècle, nouveau propriétaire

Après le décès de Sarrá Valldejulí, en 1898, sa veuve, Celia Hernandez Buchó, en fut l'héritière et, au début du XXe siècle, son fils aîné, Ernesto Sarrá, diplômé en pharmacie à l’Université de La Havane, continua la tradition familiale et apporta des modifications significatives.

Il agrandit considérablement l'espace qu'occupait la pharmacie grâce à l'achat d'une vingtaine de propriétés situées dans le même pâté de maisons. Suite à ce fusionnement, il inaugurait, le 20 mai 1914, un grand établissement qui englobait vingt-trois locaux.

Une large divulgation dans les médias de l’époque fit en sorte que, peu à peu, le nom de La Réunion  céda la place à celui de Sarrá, le nom de son propriétaire, et cela jusqu’à nos jours.

Reconnue actuellement comme la plus ancienne droguerie de La Havane et l’une des mieux conservées, elle fut aussi le centre de l’empire Sarrá. Considérée autrefois la plus grande pharmacie de Cuba, elle est  aujourd’hui classée au Patrimoine mondial.

Néanmoins, les travaux de restauration et de conservation ont porté essentiellement sur l’établissement principal de la rue Teniente Rey, qui abrite actuellement le musée. Le bâtiment de la rue Compostela a été le siège de différentes institutions après le triomphe de la Révolution. En raison d'un délabrement manifeste, ce qui fut autrefois le centre de stockage de l’empire Sarrá, rue Muralla, fut clôturé et il l’est encore de nos jours. Seule, l'inscription qui figure  à l’entrée permet d’imaginer la splendeur d’antan.

Traduction : Alicia Beneito