Simplement, Silvio (1/2)



Comme s'il m'avait vue hier, il pose sa main sur mon épaule et il me dit : « Comment ça va María ». Il est arrivé ponctuel à notre rendez-vous dans les studios Ojala et avec un geste diligent il me conduit jusqu'à l'antichambre de son bureau.

Des portraits de José Martí sont accrochés au murs, ainsi qu’une toile de facture exquise et d’intense couleur : Réquiem para el novio mayor, du peintre Ernesto Rancaño. Sur celle-ci Martí est allongé à côté d’une femme vêtue avec le drapeau cubain… Je pense « Le titre ressemble à une chanson de Silvio » et je souris car maintenant Silvio Rodriguez est assis en face de moi, ignorant que je berce mon fils avec ses chansons.

- Tu te rappelles les personnes qui ont assisté à ton premier concert ? – je lui demande à l'improviste, un peu pour casser l'hésitation gênante qui précède toute entrevue. Et il me répond non, qu'il ne se rappelle pas de ceux qui étaient présent ce premier juillet 1967 dans la petite salle du Musée des Beaux Arts.

- Bien qu'au fur et à mesure que le temps passe, j’ai découvert quelques personnes qui étaient là : certaines, des personnalités connues aujourd'hui ; d'autres, des gens communs…

- Quelques jours avant, en juin, tu avais débuté dans un programme télévisuel au nom pompeux : Música y Estrellas. C'était un mardi 13…

- Et le refrain dit « ne te maries pas, ne t’embarques pas », mais comme il ne dit pas « ne joue pas de la guitare », j'ai osé jouer (il rit)… C’est curieux, en outre, car cela s'est produit le lendemain de ma démobilisation des Forces Armées. C’était comme quitter un monde et entrer dans un autre…

- As-tu immédiatement remarqué le changement ?

- Imagine-toi, je passais de recrue, un de plus parmi tant et tant de jeunes, pour me convertir en une personne qui apparaît à la télévision, avec tout ce que cela signifie sous n’importe quelle latitude du monde et, spécialement, dans notre pays. Quand je suis sorti dans la rue cette même nuit et que les gens ont commencé à me reconnaître dans le bus, j'ai compris non seulement que j’étais démobilisé et que j’étais de nouveau un civil, mais qu’il m’était arrivé quelque chose de très étonnant…

- Mais, à vrai dire, tu n'étais pas un de plus dans l'armée. En plus de dessiner, tu sentais une vocation pour la guitare…

- Je n'étais pas un de plus dans le sens que je faisais beaucoup de choses en même temps : je recevais des classes de radiotélégraphie, il y avait la préparation combative, les gardes, et quand on allait fermer la revue Venceremos, ils me demandaient que j’y travaille un ou deux jours. J'avais été apprenti dessinateur dans la revue Mella, j’étais parvenu à avoir ma propre page de bande dessinée et, même si je n’étais pas un professionnel, je possédais un minimum d'expérience utilisable.

- Quand as-tu appris à jouer de la guitare ?

- J'ai appris les premiers accords à l'armée et j’ai composé mes premières chansons pour m'entretenir et entretenir mes compagnons, aussi seuls et ennuyés comme moi durant les fins de semaine. Mais je ne me suis jamais vu comme un chanteur bien au contraire, rien de cela… Je voulais être dessinateur, et que mes chansons soient chantées par d'autres. C’est Mario Romeo qui m'a mis l'idée de chanter dans la tête et il a parlé avec ma famille pour que je me présente dans le programme. C’est vrai qu’il m’a tendu un piège : il m’a dit que je vienne aux studios de la télévision pour faire un essai de voix, et l'essai était avec tout l'orchestre. Il avait déjà écrit deux arrangements de mes chansons, et il m'a demandé : Tu peux chanter avec l'orchestre ? Á quoi j'ai répondu : Je ne sais pas, nous allons voir… Bon, joue… J'ai joué, et l'orchestre a repris derrière moi.

- À partir de ce moment tes plans ont changé …

- Beaucoup se sont approchés et ils m'ont dit : « Ecoute tu es vraiment génial  ». Tu t’imagines, passer de recrue dans l'obscurité pour sortir à la télévision, le changement a été très violent. Immédiatement ils commencent à te dire que tu es un phénomène, et toi, tu le crois vraiment avec plaisir: c’est inévitable à 20 ans, avec cette nécessité d'auto réaffirmation. En outre je ne provenais pas d'une famille d'artistes. J’entendais parler les gens et je me taisais tout le temps, car je me disais : de quoi vais-je parler ici… au début, je parvenais à peine à communiquer avec les troubadours de ma propre génération qui avaient déjà une trajectoire musicale et qui parlaient des auteurs, de la musique de tel ou tel endroit… Moi, je connaissais seulement ce que j’écoutais à la radio… J'étais un petit animal sauvage qui commençait à faire des chansons…

- Quand as-tu commencé à t’identifier avec Sindo Garay ; avec la trova traditionnelle ?

- J’écoutais et je chantais ses compositions sans savoir qu'elles étaient de lui… Je l’ai même vu chanter une fois quand j’étais enfant, son fils Hatuey l'accompagnait au serrucho. J'avais sept ou huit ans, j’avais été voir une pièce de théâtre avec mon père dans la salle Talía, si je me rappelle bien, et, à la fin de la pièce, Sindo est monté sur scène et il a chanté deux ou trois chansons. Je me suis rappelé de cela quelques années plus tard. Mon père m'a rafraîchi la mémoire et, effectivement, je me suis rappelé une de ces chansons : La tarde.

Mais, en réalité, j’ai commencé à m’approcher de son œuvre grâce au disque Canciones de Sindo Garay, que son autre fils, Guarionex, à côté de Doménica Verges, Cotan, Guyún et Adriano Rodriguez ont enregistré dans la décennie des années soixante. Ce disque m'a touché et je me suis immédiatement identifié avec cette façon de faire des chansons, et de les interpréter avec une intention nettement poétique. À partir de ce moment j'ai commencé à m'auto dénommer troubadour. A cette époque la phrase canta-autor (chanteur/auteur) était à la mode et, quand on l’utilisait pour me présenter, je corrigeais : canta-autor non, troubadour (il rit). Bon, c’était une de mes…

– Méchancetés…

- Le problème est que je sentais chaque fois plus de sympathie pour les anciens troubadours…

J'ai commencé à me mettre en rapport avec certains dans des programmes de radio, comme celui de Luis Grau à Radio Rebelde, le premier dans lequel j'ai participé. J'ai visité ses peñas, et je me suis rendu compte qu’ils maintenaient vivante cette zone si importante de la chanson cubaine, simplement par ferveur, car ils étaient à peine rémunérés et à peine pris en compte, en plus d'être complètement marginalisés de la radiodiffusion. Toutefois, ils se réunissaient et ils faisaient des collectes pour louer des équipements de son, pour pouvoir offrir des rafraîchissements durant la peña, pour résoudre le transport d’un certain troubadour qui habitait trop loin… Toutes ces choses m'ont fait sentir de plus en plus de sympathie pour la trova traditionnelle, y même la voir comme quasi un problème de classe dans le panorama de la musique cubaine, dans lequel il y avait des secteurs infiniment plus privilégiés : les baladistas, les orchestres…

Etant donné que j’étais un bohémien comme tous ces anciens troubadours ; comme je « parcourrais » la rue comme eux ; chantant mes chansons avec ma guitare, les nuits, ici et là, comme eux ; je me suis dit : Je suis un troubadour, je ne suis pas autre chose. Ainsi, dès le début j'ai assumé le fait d'être troubadour comme un problème qui transcendait la chanson : c'était aussi une attitude éthique, en plus qu’esthétique.

- Et dans la pratique, comment maintenais-tu cette attitude ?

- Cela a été la raison pour laquelle moi – et d'autres – avons maintenu cette image publique démystificatrice : nous ne voulions nous habiller ni avec des costumes ni avec des paillettes, ni passer à la télévision d'une façon différente à celle que nous étions quotidiennement, car nous comprenions qu'être troubadour était une attitude devant la vie… Tout cela, je le dois spécialement à Sindo Garay, car parmi tous les troubadours traditionnels, il me semble le plus attrayant, celui ayant des musiques les plus osées, celui des changements harmonieux et mélodiques les plus inhabituels… J'ai toujours voulu faire des chansons qui se distingueraient l’une de l’autre, une chose que Sindo obtenait avec facilité. Je dis avec facilité, mais je veux dire : avec beaucoup de travail… Mais lui, il  possédait un très haut niveau d'inspiration, une muse très puissante…

- Et des poètes, Quels sont ceux qui t’on influencé ? Lorca ?

- Oui, Lorca… Je pense que sa poésie est un phénomène d'originalité dans le langage… Il a écrit un des recueils de poèmes le plus étonnant qui n’ait jamais été écrit : Poeta en Nueva York. À mon avis, la poésie est avant et après ce livre. C’est comme avec un certain livre de Walt Whitman, ou comme avec les Versos Sencillos de Martí, j’ai été absolument marqué par ce Lorca profond, moins évident, dont la poésie s’étend, se développe et se convertie en une chose un peu moins que monstrueuse.

- Tu te rappelles d’un certain poème spécialement ?

- Non, mais un vers incroyable : « la guerre passe pleurant avec un million de rats gris ». Je crois que c’est dans le poème dédié à Whitman.

- Et Vallejo ?

- Oui, je crois qu'il m'a fait comprendre mieux où va la poésie, avec ce souci de trouver une expression personnelle en exprimant les mots…

- Quels sont tes poètes cubains préférés ?

- Martí, évidemment que j'ai toujours lu. Mais il y a d'autres aussi, comme José Zacarías Tallet, que j'ai lu très jeune et qui m'a énormément impressionné. Je crois que c’est un formidable poète de cette génération, avec Rubén Martínez Villena. Sa personnalité se révélait très attrayante et je crois que, plus qu'avec mon esprit, sa poésie avait à voir avec cette étape de ma jeunesse. Il m’attirait l'attention car, comme Martí, il avait quitté le parnasse pour se dédier à la justice sociale. Rubén m’a peut-être influencé dans le sens que j'ai donné à mes chansons durant ces premiers moments de tâtonnements et de balbutiements.

D'autre part, j'ai toujours envié les poètes susurrants, peut-être parce que – étant Sagittaire – j'ai un esprit légèrement épique, et comme on a envie de ce qui nous manque ou de ce que l’on suppose qui nous manque. C'est pour cette raison que des poètes comme Lezama, Eliseo, Cintio, Fina… m’ont toujours paru si mystérieux, toute cette génération d’Orígenes, qui est tellement spéciale.

- Aurais-tu aimé parcourir La Vieille Havane avec Lezama Lima ?

- Cela aurait été un chemin lent… Il est clair, sûrement, que j’aurais appris beaucoup plus d’elle, non seulement par la pause, mais pour ce que Lezama ajouterait. Bien qu'il n’était pas prostré, il sortait très peu. Je l’avais vu quelques fois, mais c’était un homme qui vivait dans son monde, très renfermé… Un jour, des amis m'ont emmenée chez lui et, à partir de ce moment, il me saluait quand nous nous rencontrions. Il était très gentil, une personne très fine…

- Dans Esto no es una elegía, tu chantes pour une femme ou pour la ville ?

- Pour une femme dont je suis tombé amoureux, comme quand tu es foudroyé. Elle est venue me voir dans le studio où j'enregistrais, et je me souviens que nous sommes sortis nous promener jusqu'au Malecón. J’avais un cahier de chansons que je venais de terminer, et nous nous sommes assis sur le muret pour parler. Alors, il y a eu un baiser, et j'ai jeté le livre à la mer, les originaux, 42 pages… Évidemment je ne l'ai pas récupéré, car (il rit) je ne me suis pas lancé à l'eau derrière les chansons, mais j’ai continué obstinément mon baiser. Ensuite nous nous sommes promenés dans la Vieille Havane… Cette dame m'a inspiré trois chansons, deux divulguées : Esto no es una elegía et En estos días. La seule qui n'est pas connue est Ronda de los condenados.

- As-tu dédié spécifiquement des chansons à la ville ?  

- J'en ai une qui est intitulée La ciudad.

- Sur quel disque ?

- Non, elle n'est sur aucun disque. C'est une chanson de cette même époque, elle parle de la fondation de la ville et de tout ce qui s’est passé ensuite. Je l’enregistrerai peut-être un jour. Elle est inédite, peu de gens la connaissent.

- Pourquoi maintiens-tu tant de chansons inédites ?

- Il n’y a aucune raison en particulier, car pour enregistrer toutes les chansons que j'ai écrites il me faudrait deux ou trois disques à l'année, et le processus d'enregistrement est lent, il a besoin d'une sélection. D'autre part, il faut prendre en compte que j'ai enregistré mon premier disque huit ans après mon début. Il y a des gens qui ont la chance de le faire immédiatement après qu'ils soient découverts, comme on dit généralement… Mais ce mardi 13 que tu mentionnes, j'avais déjà presque cent chansons écrites ; imagine-toi combien j’en avais en 1975, quand je fais Días y Flores.

Choisir parmi des centaines de chansons a été un des grands problèmes que j’ai eu. Et chaque fois que je fais un disque il se passe la même chose, car dès le début elles se sont accumulées. Ainsi, j’en ai environ 200 enregistrées, et 400 autres qui ne le sont pas. Toutes ne valent pas la peine ; beaucoup sont des tentatives, des ébauches ou des chansons qui ne sont pas bien conclues comme je  les imaginais… De là la sélection, parce que j’essaie de choisir les plus substantielles. Mais je te le dis, cela est une dette que je ne vais pas pouvoir solder ; c’est comme une dette éternelle, impayable.

- La trova traditionnelle, la poésie pure… Quelles sont les autres influences dans ton œuvre artistique ?

- Il y a une chose dont je ne parle pratiquement pas, mais je peux te dire que l'histoire a eu une énorme influence dans ma façon de faire des chansons. Si je n'avais pas été dessinateur de bande dessinée, si je n'avais pas eu un sens de la graphique, mes chansons auraient été différentes. Je crois que c’est un des motifs quant à ma façon de chanter avec des images, car j'ai commencé à décrire le monde avec elles étant dessinateur.