Simplement Silvio (2/2)



- Parmi tes penchants on trouve aussi la photographie, l’informatique… continues-tu à les cultiver ?

- Malheureusement, j'ai dû m'éloigner du dessin. Je ne suis pas un spécialiste en informatique, mais peut-être un utilisateur avisé. Je me suis servi de plusieurs programmes graphiques pour faire mon archive photographique dans l'ordinateur. Mais bon, pour faire de bonne photographie il faut se dédier à cela.

- Écris-tu ?

- Écrire est comme un vice. C’est un office si solitaire, aux dires de Gabriel Garcia Marquez, c’est comme parler avec soi-même. En tout cas, cela m’est agréable d'écrire, et je le fais pratiquement depuis l’enfance…

- Parle-moi de ton enfance…

- De San Antonio à La Havane, de La Havane à San Antonio… le meilleur de mon enfance, je l’ai passé dans ma ville. Je n’ai aucun doute de cela. Je crois que c'est le soutien, en grande mesure, de tout ce que j'ai écrit après.

- Allons, conte-nous un peu plus…

- Il y a une théorie qu'une météorite est tombée à San Antonio il y a de nombreuses années. Tu ne t'es pas rendue compte de la quantité de peintres, d’écrivains et de musiciens qu’a donné cette ville, pour petite qu’elle soit… Ils disent que c'est à cause de cela (il sourit avec malice), qu'il y a une radioactivité, une influence extraterrestre, quelque chose qui est tombée là dans la ville… Et qui arrive à tous ceux qui se sont baignés dès leur plus jeune âge dans les eaux de la rivière Ariguanabo, qui est en crise…

- D’écologisme… ?

 

- De chansonisme, car c’est à cette rivière que je dois une bonne partie de mes chansons. Comme je l'ai dit il y a peu à un ami : ce serait très triste que dans quelques années apparaisse un troubadour avec une chanson qui s’intitulerait « Je suis d’où il y a eu une rivière. » Cette rivière est une des plus belles choses qu’il y a dans la province de La Havane, et nous devons sauver les belles choses, nous devons sauver notre nature. Cela n’est en rien superficiel. Il se passe que nous ne nous en rendons pas compte et l’état de la rivière empire de plus en plus. C'est quelque chose qui me préoccupe beaucoup, je suis vraiment très préoccupé. Là il y a un groupe de personnes qui veulent la sauver, mais pour créer cette mentalité écologique il faut beaucoup lutter.

- Cette rivière, a indubitablement influencé ton travail…

- Bon, au moins elle est mentionnée  dans quelques chansons. Elle est dans de nombreuses autres choses que j'ai appris d’elle, en l'observant, en profitant d’elle, en la ressentant… Je crois que cela arrive à tous les gens qui sont nés à San Antonio, la seule chose est que tout le monde n’a pas une guitare pour le conter. Mais ceux qui ont crû en se baignant dans cette rivière savent à quoi je me réfère. Ils sont mes véritables complices.

- Étais-tu un enfant espiègle ?

- Non

-Tranquille ?

- Non plus. Il n'y a pas d’enfant tranquille.

- Tu étais un enfant normal et courant.

- Parfaitement normal et courant.

- Combien d’enfants as-tu, Silvio ?

- Cinq. Une fille et quatre garçons.

- Une bonne récolte…

- Ils auraient pu être beaucoup plus, María, réellement ils auraient pu être beaucoup plus.

- Y en a-t-il qui se sont décidés à suivre le chemin risqué et engagé de leur père ?

- Il y en a deux qui jouent un peu de la guitare, mais il y a surtout un qui s’intéresse beaucoup à la musique et il s’est engagé à l'étudier. Il vit très loin, donc nous verrons s’il y parvient.

- Crois-tu que, même aujourd'hui, il existe des continuateurs de la Nueva Trova ?

- Parmi les plus jeunes, il y en a beaucoup qui ont cet esprit plus austère, plus aguerri… semblable à celui que nous  avions à cet âge. Nous en avons enregistré certains ici, et je les vois avec de grands désirs de bien faire les choses.

- Sur le Che tu as dit : « [...] les germes de cette personnalité fantastique, dans le sens du splendide, d'autres la suivent et  la continuent. » Voulais-tu être comme lui ?

- De façon très modeste, oui, car ce n'est pas facile d'être comme le Che. J’ai essayé d'être comme lui en grande mesure, et c'est pour cela que je me suis aussi cherché tant de problèmes… Le Che aussi cherchait des problèmes. Évidemment, je ne savais pas qu'il les cherchait. Comme tous, je m’en suis rendu compte bien plus tard, quand j'ai pu connaître davantage d'anecdotes sur lui, sa vision du socialisme si personnelle, si peu dogmatique, si iconoclaste… Et sans le vouloir, et en le voulant, j’étais un peu cela, en gardant les distances, évidemment. Avoir assumé la trova comme un phénomène éthique, en plus d’esthétique, a beaucoup à voir avec un esprit guevariste.

- Alors, pourquoi étais-tu incompris ?

- Les jeunes qui coïncidaient en ce moment-là, s’identifiaient énormément avec le pays, son histoire, ses traditions… et, à la fois, avec la Révolution, avec cette grande nécessité de rupture. Nous ne voulions pas accepter toute la réalité comme des agneaux, mais de forme compulsive et compulsant, en essayant d'assumer le rôle qui – nous croyions – nous correspondait comme génération, comme fils de pères qui avaient réalisé la prouesse de libérer le pays et de commencer un projet si important. Nous pensions qu'il n'y avait pas de meilleure façon de les dignifier qu'en étant rebelles comme eux, intransigeants comme eux, mais ensuite il a résulté que certains ne nous supportaient pas. Ils sont oubliés très rapidement comment ils étaient quand ils étaient jeunes. Et il y a eu aussi  des moments où tu devais prouver ta valeur dans la pratique, non ?

Avec les années, j'ai vu comment on questionne les jeunes troubadours – Carlitos Varela, par exemple –, je me souviens des premières conversations que nous avons eu, je lui ai dit : laisse que le temps passe un peu, tu continues… ils vont dire des tas de choses, mais si tu veux faire des chansons critiques, tu dois l'assumer et attendre, attendre… Tu verras qu'avec le temps ton attitude laissera des signes, et les mêmes personnes qui t'attaquaient finiront par te respecter… Ceci est arrivé exactement ainsi avec notre génération.

- Il y a ceux qui disent que vous avez fini par vous plier. 

- Nous nous plions merde ; la réalité est qu’ils ont dû apprendre à nous supporter. Ils ont essayé de nous faire porter la chandelle, et ils n'ont pas pu. Comme je te disais, nous voulions être comme le Che, sans avoir la trajectoire prouvée du Che. Ils disaient : à quoi pensent ces jeunots, en parlant de ceci et de cela… on va les calotter, on va les faire peur, on va les mettre de côté … Nous avons continué, et un temps suffisant est passé pour avoir une trajectoire – indubitablement, qui ne sera jamais comme celle du Che – mais une trajectoire respectable, dans ce qui est d'être révolutionnaire dans notre pays.

- Aussitôt après sa mort tu as écrit d'une traite Fusil contra fusil et La era está pariendo un corazón. Lui as-tu dédié d'autres œuvres ?

- J'ai toujours écrit beaucoup de choses sur le Che. Certaines ont à voir directement avec lui ; d'autres, moins…

- Comme El Unicornio, qui rappelle le Che à Vicente Feliú…

- D'autres disent à John Lennon. Il a même eu une femme qui m'a appelée au téléphone, m'insultant parce que je n'avais pas la valeur de reconnaître que j’avais fait El Unicornio pour Lennon (il rit). Qu’est-ce que cela m’apporterait de plus de le reconnaître, lui ai-je dit, si je suis un admirateur de Lennon, et je l'ai été toute ma vie. Le problème est que je ne l'ai pas écrite pour lui… Maintenant, si tu veux lui dédier, regarde sa photo et chante-lui cette chanson.  Je suis d'accord avec cela.

- Considères-tu que tu aies une âme de prédicateur ?

- Qu’on le veuille ou non, chanter est une forme de prédiquer… être en faveur ou contre quelque chose, est une façon de prédiquer… Pratiquement, on ne peut pas respirer sans prédiquer. Dans le fond ou en surface, nous sommes tous des prédicateurs. Il y a que certains sont plus amplifiés que d'autres.

- Pourquoi ton dernier disque est-il intitulé Descartes ?

- Parce que les chansons sont les descartes (rejets) des disques Silvio, Rodriguez, et Domínguez.

- Je pensais que c’était pour le philosophe français.

- Je ne suis pas très cartésien, dans le sens ou l’on utilise généralement le terme. Je suis plus utopique…

- Cependant, en paraphrasant Descartes : « tu composes, après  tu existes. »

- J’ai de moins en moins de temps pour composer. C’est une chose à laquelle il faut réellement se dédier entièrement, car une fois que tu commences, tu peux seulement t’arrêter quand le corps te le demande… C’est un des problèmes qui te convertis en une personne publique : les gens commencent à te prendre en compte et, afin de ne pas être discourtois, tu dois oublier qui tu es et te multiplier pour t'occuper des autres. Mais cela commence terriblement à attenter contre la raison pour laquelle ils te sollicitent, car ils continuent à demander que tu chantes, que tu composes, et, à la fois, ils commencent à occuper de plus en plus ton temps et ton espace. Et quand tu te décides d’en terminer avec cela, il est probable qu’ils ne te comprennent pas. Cela est le prix d'être célèbre, María…

Quasi trois heures de conversation se sont écoulées et un peu plus de trente ans depuis que je suis allée écouter Silvio pour la première fois dans la petite salle du Musée des Beaux Arts. Et comme si c’était hier, il me dit : « María, María… cette María qui marchait avec moi dans les rues de La Havane, jusqu'à l'aube. Tu me conseillais toujours comme une grande sœur… Je me taisais, on va la laisser me conseiller, et après je faisais ce que j’avais envie. »

Silvio rit, détendu, comme il l’a fait à plusieurs reprises durant l'entrevue. C'est le même rire qu’en ces temps, quand je l'accompagnais dans les écoles, les universités, les usines, les centres agricoles… Des jours difficiles pour lui, mais dont il se souvient maintenant avec une certaine nostalgie en me disant au revoir :

- C’était le bon temps… Je chantais tous les jours et à toutes les heures.