Spiritualité et sorcières


Ph


Une nouvelle conjoncture dans l´âme des Cubains.

Depuis quelques temps, avec le regard d´un villageois de Camagüey récemment arrivé à la capitale, je me suis dédié à observer un phénomène curieux. Chaque matin, un groupe de femmes étranges occupe le même lieu, tout près de la Place des Armes où à l´ombre de l’entrée de la Place de la Cathédrale. Elles sont habillées de batas créoles et de foulards criards, dans le style des mulâtresses de Landaluce, mais leur âge, plus au moins avancé, écarte toute suspicion qu´elles sont là pour séduire des étrangers.

De plus, elles attirent l´attention grâce au déploiement d´un curieux attirail : presque toutes possèdent une petite table ornée d’un tapis sur lequel est disposé un jeu de cartes espagnoles et, juste à côté, un verre ou une coupe contenant de l´eau, ce à quoi d´autres ajoutent une poupée noire, plus ou moins vêtue comme sa maîtresse. L’une d’elles se fait même accompagner d´un chat noir, habillé en rouge. La plupart fument avec ostentation, ou prétendent fumer d´un air provocateur, un Havane fraîchement roulé. Des cartomanciennes, des clairvoyantes, des sorcières?

La renaissance religieuse

Une personne plus ou moins suspicieuse pourrait penser qu´il s´agit d´un piège de plus pour que les touristes dépensent une partie de leur argent dans leur services, car ces femmes lisent les mains, tirent les cartes et, entre deux volutes de fumée, exercent leurs talents de sibylles sous le soleil brûlant, bien qu’auparavant leur métier s´exerçait de manière plus discrète, dans l’intimité de la maison, bien à l´ombre. Mais le plus singulier est que rares ne sont pas les Cubains parmi leurs clients, hommes et femmes, parfois d´aspect très humble, qui y dépensent non pas le budget d´un voyage touristique mais une partie des menues économies familiales, dans la tentative de connaître leur avenir ou de découvrir « qu´il y a quelqu´un qui leur barre le chemin… ». Je ne peux pas me permettre de parler dans ce cas de « superstition »,  parce qu´aujourd´hui ce mot est entaché d’une connotation négative, j’emploierai plutôt un autre terme que ces dames apprécieraient davantage : la « spiritualité ».

Le terme de « spiritualité » est communément employé ces derniers temps, parmi les écrivains. Dans les milieux plus ou moins intellectuels, ce mot traduit un attrait, assez vague, pour une forme ou une autre de croyance qui peut être basée aussi bien sur certains éléments du christianisme, que du judaïsme, du bouddhisme ou des cultes syncrétiques afro-cubains, ou sur des questions plus centrées sur la sphère d’influence mondiale de la Nouvelle Ere : le culte de l´énergie, l´Engramme, les mystères de la Pyramide, les nouvelles versions de la Cabbale et la numérologie, ou peut-être, pour citer un vers de  Nicolás Guillén, le « tout mélangé ».

Il s´avère évident que s´est produite une réaction par ricochet après plusieurs décennies « d´athéisme » officiel, durant lesquelles ont disparu des salons des maisons les images parfois centenaires du Sacré-Cœur ou de la Vierge de la Charité (les « petits autels du Saint » ou la « voûte spirituelle »  étaient reclus dans les chambres les plus reculées de la maison) et il était de bon goût de répéter régulièrement en public que « je ne crois ni en ma mère ». 

C´est une vérité reconnue que « l´athéisme scientifique » ne s’est pas profondément enraciné dans le peuple cubain, entre autres parce qu´il venait d´un scientisme de manuel, de racine plutôt positiviste, et qu’il était impossible qu’un conférencier mêlant explications rapides de l´évolutionnisme darwinien et accusations classiques de l´Inquisition espagnole puisse quitter à l’essence même du Cubain son empressement à se rappeler de Sainte Barbara… au moins par temps d’orage.

La crise du « socialisme réel » en Europe et son corollaire local, le Período Especial (Période Spéciale), ont contribué à changer les choses. L´individu, confronté à une existence plutôt sombre, détournait le regard vers ce petit grain de foi qui représentait un rayon de lumière au milieu des carences et ressentiments quotidiens. Les images religieuses revenaient aux salons et beaucoup perdaient cette peur de retourner, ou d´entrer pour la première fois, dans une paroisse catholique, un temple protestant, un Salon du Royaume des Témoins de Jéhovah, un centre spiritiste et parfois dans plusieurs de ces lieux à la fois.

Néanmoins, en dépit de l´enthousiasme des leaders spirituels des différentes confessions religieuses -des rabbins juifs aux popes orthodoxes, grecs ou russes- le phénomène ne semblait pas non plus, ni semble, viser à la conversion du peuple Cubain en un peuple religieux. Du moins si l´on considère qu´être pratiquant d´une religion découle d´une volonté de conversion pour la vie, de fidélité à un corps doctrinal et d’une participation régulière lors de ses célébrations sacramentelles.

La visite de Sa Sainteté Jean Paul II a provoqué une vague généralisée de sympathie entre citoyens. Les temples catholiques se sont vus depuis lors plus fréquentés. Les statistiques des baptêmes, des premières communions et des mariages religieux ont évolué à la hausse, et la réapparition des anciennes processions a pu compter sur des participants enthousiastes dans presque toutes les localités de l´île. Cependant, une analyse plus approfondie des communautés catholiques permettrait immédiatement de différencier un groupe plutôt minoritaire de fidèles « stables », instruits et « orthodoxes » dans ses pratiques, d’un autre qui effectue certains aménagements syncrétiques à sa guise. Ce sont eux qui fréquentent en même temps des cultes pentecôtistes, ou qui pratiquent des rituels de santería ou de sorcellerie (≈vaudou), ou tout simplement, qui choisissent les célébrations et les enseignements qui leur conviennent, qui n’accomplissent que trois ou quatre des Dix Commandements qui les arrangent le mieux et qui maintiennent une sorte de division schizoïde dans leur existence : la vie dans la rue est une chose, et la pratique dans le temple en est une autre, bien différente.

Je prends un exemple catholique, mais je pourrais user de n´importe quel autre exemple. Ces dernières années se sont multipliés les adeptes de la Regla de Ocha. Du temps de mon enfance, tout du moins dans le Camaguey traditionnel, les santeros étaient peu nombreux, la plupart d´entre eux étaient des gens humbles qui devaient s´efforcer pour s’assurer de quoi s´habiller proprement, et dont l’existence était empreinte de principes éthiques qui pourraient paraître discutables aux profanes, mais ils avaient une identité visible et forte. Aujourd´hui il semble que “se faire santo” est devenue une mode aux allures cosmopolites et superficielles, très centrée sur l’apparence: à l´heure actuelle, les vêtements, aussi divers que coûteux, allant de la couverture au foulard, en passant par le parapluie assorti, sont apportés de Miami par lots systématiques, et les nouveaux adeptes se vantent du prix faramineux de leur entrée dans la Regla, avec un air de « nouveaux riches ».

Par ailleurs, il suffirait de faire une étude statistique de ce que recherche la grande majorité du public dans le plus important de nos événements littéraires : la Foire de La Havane. Les stands étrangers les plus visités sont ceux où l´on vend des livres concernant  les techniques de méditation orientale, les mystères des pratiques celtes, les manuels de Tarot, et même les cultes sataniques. Ces textes, véritables bric-à-brac d´éditions déjà périmées dans leurs pays d´origine, vont de main en main et transmettent leur savoir à ces chercheurs de « spiritualité », qu´ils trouvent aussi bien dans les versions altérées du Kama Sutra que dans les histoires véridiques de quelque chose que savaient les Rois Mages, que la Bible avait caché, mais qu´un auteur nord-américain vient de  découvrir  on ne sait trop comment. Tout cela est aussi « spiritualité ».

En septembre 1957, dans un hors-série du  Diario de la Marina, un journaliste  exceptionnel, qui était aussi un catholique exemplaire, Juan Emilio Friguls, écrivait un article -« La Iglesia Católica en la República » (L´église Catholique dans la République)- dans lequel il faisait écho des résultats d´une enquête toute récente du Groupe Catholique Universitaire, qui affirmaient clairement avoir une représentativité nationale. Selon eux, la conscience religieuse dans le pays s’organisait de la façon suivante:

Sans religion     19%

Catholiques     72,5%

Protestants    6%

Hébreux    0,5%

Spiritistes    1%

Santería    0,5%

Maçons    0,5%

Total    100%

Il est probable que, dans ces résultats, la proportion de catholiques soit surestimée, étant donné que nombre desdits « catholiques » se déclaraient « catholiques » car adhérant de façon formelle à cette religion, parce qu´ils avaient baptisés leurs enfants, et ce bien qu´ils ne vivaient pas vraiment comme des « catholiques », tandis que la proportion de santeros pourrait bien être légèrement sous-estimée, car de telles pratiques étaient mal vues, aussi bien dans les milieux sociaux de certaines prétentions que dans les milieux intellectuels sophistiqués. Si l’on avait effectué de nouveau cette enquête une décennie plus tard, on aurait mis en évidence un nombre écrasant de personnes « sans religion »,  et de peu d’adeptes à d’autres confessions. Il serait intéressant de pouvoir actualiser aujourd’hui ces données, mais il faudrait y ajouter une nouvelle catégorie: les personnes pratiquant une certaine forme de « spiritualité », catégorie qui serait sûrement majoritaire.

La plupart des personnes avec lesquelles j´ai parlé du phénomène des sorcières éclectiques de la ville de La Havane ont haussé les épaules: leurs couleurs sont en ton avec leur temps, et d´ailleurs les potentiels clients n´ont aucune raison d’établir des canons orthodoxes et autres obstacles à la cartomancie traditionnelle, à la divination par le truchement de l´eau et même au chat diabolique qui était le cauchemar des inquisiteurs. « Eclecticisme » est le nouveau mot d’ordre de notre pensée actuelle. De toutes façons, bien que je n´aie aucun intérêt à consulter une spécialiste en la matière, j´avoue que je regarde avec sympathie quelques petites vieilles très modestes, habillées en lambeaux, qui s´assoient à l’entrée du Palais d´Aldama où elles pratiquent l’art de la divination, toujours avec un œil sur la police qui les chassent de la même manière qu´ils chassent les commerçants illégaux.

Peut-être me semblent-elles plus « spirituelles ».