Tisser, broder et… chanter

2012-10-10 04:35:28
María Grant
Tisser, broder et… chanter

Le legs de nos aïeules, qui dans l'intimité de la maison exerçaient l'art de combiner les aiguilles et les fils, est sauvegardé aujourd'hui à travers la Fraternité des Tisseuses et des Brodeuses de la Vieille Havane.

Presque toujours dans l'intimité de la maison, nos arrière-grands-mères sont devenues des expertes dans l'art de dominer l'aiguille et le fil, de sorte qu’entre leurs doigts naissaient les plus beaux tissus et les plus belles broderies qu’elles incorporaient ensuite aux vêtements et à la lingerie, de literie ou de table.

Aujourd’hui encore, dans les familles cubaines il existe généralement une femme héritière de telles habilités qui, transmises au long des générations, requièrent d'une certaine vocation, en plus du goût et de la patience.

Ainsi, ce n'est pas la même chose de tisser que de broder, car dans le premier cas on peut même converser et chanter, alors que le second requiert une telle concentration que, parmi ses principes inviolables, se trouve l'impossibilité de dévier l’œil de la tâche.

« Un simple geste d'inattention pourrait signifier un point mal donné ou, même, perdre plusieurs mois ou plusieurs années de travail », assure Ivette Chávez, présidente de la Fraternité des Tisseuses et des Brodeuses qui, fondée sous les auspices de La Oficina del Historiador en mai 1994, rassemble un groupe de travailleurs indépendants de La Vieille Havane.

Ce projet reçoit une aide financière du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), de l'Union Helvétique et de l'Union Européenne, laquelle est utilisée fondamentalement pour acquérir la matière première et les instruments de travail.

Armées d’aiguilles et de fils, les tisseuses et les brodeuses du Centre Historique s'engagent à sauvegarder cette tradition, en défiant les critères d’antan qui les cloîtraient dans les limites étroites d’un logement ou d’un local. Les vêtements et les accessoires sortis de leurs mains laborieuses, flottent au vent sur de présentoirs improvisés dans la rue de los Oficios, peut-être comme un tribut mérité au nom de cette ancienne voie.

« Avant d'entrer dans la Fraternité, tous ses membres savaient tisser, mais là elles ont perfectionné les techniques et elles ont appris à lire les tissus, ce qui requiert des connaissances théoriques », commente Ivette, qui souligne les origines de ces tâches à Cuba avec ses premiers habitantes.

Les aborigènes cubains tissaient sans doute, car le père dominicain  Bartolomé de las Casas explique dans son journal que leurs hamacs « [...] étaient tissés avec des fils de coton et, à des distances d'un empan, certains tissages d'autres fils comme de broderies. » D’autres chroniqueurs de l'époque font allusion aux filets de pêche, dont le soigneux tissage garantissait le succès de la capture et il est même considéré comme une manifestation artistique des Indiens cubains.

On a vérifié l'emploi de ces outils de pêche chez les Tainos grâce aux découvertes de lests de filets en pierre ou en argile. Cependant, comme les aborigènes ont été presque exterminés par la colonisation, on écarte tout legs de cette façon de faire.

De nombreuses personnes coïncident que les métiers du tissage et de la broderie sont réellement arrivés à Cuba avec les immigrants espagnols; d'autres signalent l'influence française qui a commencé à primer avec l'arrivée des colons français et de leurs épouses après la Révolution haïtienne, en 1781.

En feuilletant les publications périodiques de l'étape coloniale, on trouve des pages dédiées aux modes (féminines et masculines), mais au lieu des éléments autochtones qui s’imposeraient plus tard, prédominent des accessoires propres aux pays froids : des manteaux, des chapeaux, des bottines…

Cependant, ce qui était une norme en Europe serait l'exception dans l’île, car ici il y a à peine deux mois de température fraîche, une chaleur humide et intense règne le reste de l'année.  

Ces conditions climatiques ont obligé les femmes à utiliser des décolletés plus amples, des manches moins longues… ; elles préféraient se vêtir de couleurs claires, avec un sceau de cubanité déjà palpable en ornementations de frais entre-deux, de remplis, d’effilés, de passementeries, d’incrustations, de tissages au crochet ou au fuseau, de dentelles et de passe-lacets.

Ces goûts requéraient une industrie privée de la couture et des broderies qui, créée dans chaque maison, s’est maintenue depuis l'époque coloniale jusqu'aux vingt premières années de la République, selon Anita Arroyo dans son livre Las artes industriales en Cuba (La Havane, 1943) à partir du témoignage d’Ana María Borrero, une « consacrée à l'art de vêtir les Cubaines avec art. »

Tout laisse penser que les deux métiers (tisser et broder) ont atteint leur plus grande splendeur dans les villes de l'intérieur, spécialement du centre du pays comme Sancti Spíritus et Trinidad. Là il y avait une coutume très enracinée : la fiancée brodait les initiales de son promis avec un de ses cheveux sur des mouchoirs.

Elle faisait aussi le trousseau du mariage à la main, qui pouvait faire partie de sa dot et dont la réalisation impliquait les grands-mères, les mères, les sœurs, les parentes, les amies. Après le mariage commençait la confection artisanale des berceaux pour les enfants attendus. Des établissements métropolitains comme La Complaciente et La Habana Elegante passaient des commandes à des tisseuses et des brodeuses de ces villes de l'intérieur. Cette tendance a été suivie jusqu'à la moitié du XXème siècle par le magasin El Encanto, dont la lingerie fine enrichie de dentelles et de broderies était aussi rapportée de ces villes pour l’offrir comme de luxueuses options.

« La capitale n’a pas été une place forte dans les tâches du tissage et de la broderie, à l'exception de ses couvents et de la crèche du Vedado », assure la diplômée Noemí Lomba, spécialiste en textile du Musée des Arts Décoratifs, situé précisément dans ce quartier havanais.

Financée par un patronat de femmes riches ayant des idées philanthropiques, la crèche mentionnée offrait un abri aux petites filles abandonnées qui, formées par des religieuses, se convertissaient en brodeuses et en tisseuses capables de réaliser des travaux de grande qualité et de grande beauté. Une fois adultes et officialisées, elles devenaient des salariés dans leurs maisons et elles vendaient leurs créations pour des sommes dérisoires à des intermédiaires. Ceux-ci les revendaient aux grands magasins de mode, lesquelles les offraient comme exclusivités à des prix prohibitifs.

D'autre part, dans les écoles primaires, dans les écoles Normales, ainsi que dans les appelées Escuelas del Hogar, on enseignait la dentellerie, la couture et la broderie, en plus des différents points au crochet et aux aiguilles à tricoter.

Pour certains spécialistes, le déclin de la couture – et par conséquent, du tissage et de la broderie – a commencé avec l'importation de vêtement de fabrication industrielle nord-américaine, car les confections provenant d'Europe n’ont jamais atteint un volume digne d’être mentionné, à part la lingerie française et espagnole.

« De nouveaux horizons, de nouvelles études et de nouvelles ambitions [...] ont rempli l'esprit des Cubaines, elles se sont écartées progressivement de ces tâches qui, durant des siècles, les retenaient chez elles », signale Anita Arroyo sur ce sujet.

 

Actuellement, ces métiers se trouvent en processus de revitalisation comme une manifestation de l'art populaire qui, liée au patrimoine culturel, se convertissent en une source de revenus pour ses spécialistes. Vers le milieu des années 80, la Fédération des Femmes Cubaines et le PNUD ont uni leurs efforts pour la création d'un atelier d'apprentissage afin de récupérer les traditions de la lingerie cubaine, de la mode, du tissage et de la broderie. Ainsi est né El Quitrín, dont le Bureau de l'Historien a apporté plusieurs maisons restaurées pour son installation, comme celle qui appartenait au capitaine Ribero de Vasconcelos, du XVIIème siècle.

En plus des locaux pour les tâches manuelles, de conception, de coupe et de couture à la machine, ce projet compte une petite boutique dans la rue Obispo pour commercialiser ses réalisations, entre lesquelles il y en a certaines faites sur commandes aux femmes qui travaillent chez elles.

Pour sa part, la Fraternité des Tisseuses et des Brodeuses travaille pour le bénéfice personnel de ses membres, mais sans oublier qu’elle fait partie d'un programme social plus ample. Il s'ensuit qu'elle contribue à la dotation de berceaux, de vêtements et de lingerie pour les maisons maternelles et de personnes du troisième âge, ainsi que pour les jardins d’enfants de la Vieille Havane. Elle aide, aussi, des anciens sans abri filial.

Les vingt et une tisseuses et brodeuses de la rue de los Oficios, ayant un âge moyen de 47 ans (la plus jeune a 24 ans et la plus ancienne 70 ans), ont la sauvegarde de cette belle tradition comme objectif principal, en perfectionnant les connaissances acquises au sein de la famille ou dans les différentes académies, comme El Quitrín. Jusqu'à présent une seule possède une maîtrise, la plus haute catégorie qu’accorde la Fraternité à celles qui dominent les dix techniques exigées. Les autres connaissent uniquement cinq d'entre elles sur le bout des doigts.

Dans le but de transmettre certaines habilités manuelles, six de ses membres forment des jeunes des deux sexes, âgés entre 7 et 16 ans, de n’importe quel endroit de la ville.

Il y a 109 inscrits, garçons et filles, qui assistent aux cours dans les maisons des rues Obrapía et México pour recevoir des classes d’Éducation Morale, d’Étiquette Sociale et du Langage de l'Éventail. Parmi les techniques proposées se trouvent : le patchwork brodé à la main, la mignardise, le tissage au crochet et le tissage sur cadre.

Cette facette éducationnelle est la garantie pour que le legs de nos aïeules ne disparaisse pas, celles qui, dans l'intimité de la maison, exerçaient l'art de combiner les aiguilles et les fils, alors qu’aujourd'hui – dans la rue de los Oficios, à la vue des passants – leurs héritières tissent, conversent et… même chantent.

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

Page web : http://www.opushabana.cu/

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