Trois amis à La Havane



Ils sont tous trois nés à Cuba mais l’un vit en Allemagne, l’autre au Mexique et le troisième à Cuba. Ce dernier est l’hôte des précédents,  il les reçoit chaque année et une fois encore les attend de pied ferme à La Havane. Sur l'île, en juillet et en août, on pourrait penser être en « basse saison » pour les touristes effrayés par la très lourde chaleur. Pourtant, l'île est très prisée par ceux qui cherchent à vivre au rythme cubain, bien au-delà des cartes postales.

Par: Milena Recio

C’est Rafa-Wan Kenobi qui les accueille. Ils n’arrivent jamais en même temps, mais ils font le voyage chaque année en avion, sans jamais y déroger. Lorsque ce Kenobi n’est pas un maître Jedi arborant son sabre laser, il s’agit d’un enfant de dix ans habitant à La Havane et qui s’impatiente pendant de long mois avant de pouvoir retrouver Fernando Skywalker et Thomas Palpatine.

Or dans quelques jours, il ne se contentera pas de retrouver ses amis en rêve... Il les aura à portée de main dans la maison de Tita, transformée pour l’occasion en palace des divertissements, à deux pas de la Rampa. Là-bas, pendant deux mois, le jeu, les inévitables disputes et les réconciliations à profusion, renforceront leur lien quasi fraternel. De plus, ils dormiront tous les trois dans la même chambre, leur offrant ainsi de nombreuses et folles soirées pyjamas.

Chaque année débarquent à la Havane, ce héros de la République Galactique et le méchant Darth Sidious. Transformés en garçons de dix ans et scolarisés à l’étranger, tous deux sont très heureux de ces vacances.

Fernando vient du beau pays voisin, le Mexique, avec son “órale” contagieux qui s’éteindra au fur et à mesure du séjour. Sa mère le fait voyager seul depuis l’âge de cinq ans, accompagné par une hôtesse de l’air. A l’arrivée, la tante Tita et la grand-mère Mercedes le reçoivent, tel le prix Nobel de la Paix. Son côté désordonné et tête en l’air apportent un rythme différent au quotidien de la maison. « Fernan, attention, tu fais déborder l’eau »… Mais c’est un réel bonheur de l’avoir auprès de soi au moins pendant ces deux mois. Et même s’il tombe malade, comme ça a déjà pu arriver, sa mère sait qu’il est entre de bonnes mains.

Thomas, lui, arrive de plus loin, Hambourg en Allemagne. Un vol de onze heures qui traverse le large océan Atlantique et fait escale probablement à Paris ou Amsterdam, en fonction de ce qu'on a trouvé de moins cher. Il est également reçu par Tita. Sa mère ainsi que celles de Rafa et de Fernando sont amies depuis toujours et inséparables lors des diverses « bringues » que la vie leur a permis de vivre. Elles sont également tombées enceintes à la même période et 2004 marqua l’arrivée de leurs enfants presque au même moment. Dès qu’elles purent, elles se retrouvèrent à La Havane et plantèrent ainsi un amour inconditionnel dans le cœur de ces trois jeunes enfants.

Le blondinet Thomas débarque donc chaque été, lui qui comprend si bien l’espagnol bien qu’il le parle bizarrement. Submergé par la chaleur de juillet-août, il transpire à grosses gouttes et engloutit avec plaisir « l’arroz con frijoles » (riz et haricots rouges). Il y a de cela quelques années, il fit un jour une revendication inattendue : « Maman, quel nom horrible tu m’as donné ! ». « Lequel aurais-tu souhaité ? » lui demanda alors sa mère. Et lui, sur un ton catégorique, lui répondit : « Tomás”.

Le salon de Tita, pour ceux qui lui rendent visite à cette période, peut vite devenir un champ de bataille déconcertant. On y trouve des centaines de Lego, certaines sous formes de tours vertigineuses – probablement des gratte-ciels d’une ville futuriste faisant partie d’une autre galaxie- pendant que d’autres sont éparpillées aux quatre coins de ce no man’s land. Le campement n’est jamais replié. Demain sera une nouvelle aventure !

La saga de Star Wars fut, dans son intégralité, la plateforme de décollage à leur imagination. C’est ainsi qu’ils se rebaptisèrent entre eux et c’est pour cela que leur scénario, celui de leur trois têtes réunies, peut devenir complexe et rempli de futurs invraisemblables.

Les trois gamins, qui se retrouvent chaque été dans leur pays d’origine, survolent les chauvinismes et les loyautés basées sur la foi. Ils ne croient plus qu’en une seule chose : leur inspiration. On lit cela facilement dans le regard de ces enfants dont la patrie n’est pas une plate-forme de ciment, mais constituée d’air, d’eau et de vie… l'amitié !

C’est toujours Rafa-Wan Kenobi, qui reçoit ses amis. Mais combien de fois n’ont-ils pas planifié une fugue à Hambourg, au jeu des monstres (se faire peur dans leur propre jargon) du Stadtpark ou bien une visite au planétarium où Thomas a déjà cru y observer une galaxie Star Wars, juste à côté de notre soleil.

Du haut tout juste de leurs dix ans, ils s’imaginent pouvoir aller tous les trois dévorer des « quesadillas » et des « churros » (beignets) sur la place de Coyoacán, et de manger jusqu’à plus faim ces mets délicieux. Il y aurait une saveur pour chaque jour de leurs vacances imaginaires à Mexico, avec Fernando en hôte de maison. « Órale Fernando!”.

Pour le moment, leur port d’attache estival se situe toujours à La Havane. L’attrait de cette tante Tita, la baignade sous les averses, les journées de plage… Tout le monde dans la famille a entendu Fernando dire mainte fois qu’il reviendra vivre à Cuba dès qu’il sera en âge de prendre ses propres décisions. Tout le monde ne le croit pas forcément car ils se disent qu’un projet si mature ne peut pas avoir de place dans un corps si petit.

L'année prochaine encore, lorsque les cours prendront fin, ils reviendront brandir leurs épées de lumière et s’amuseront à toute épreuve. Les cheveux au vent, se coursant et disparaissant lors d’une dernière bataille avant de reprendre le chemin de l’aéroport. Parce qu’ils ne savent jamais se dire au revoir sérieusement.