Un « almendrón » salvateur

2012-12-08 05:08:18
Un « almendrón » salvateur

Parfois je ressens que La Havane est immense, avec son rythme effréné, elle veut m'engloutir. Je suis toujours pressée. Je me fonds parmi les gens et je me sens invisible. Je le suis pour eux. On remarque qu’ils sont aussi pressés, absorbés dans leurs problèmes. Je continue. Je dois arriver au travail. L'arrêt de bus est impossible, trop de monde. J'opte pour l’auto-stop.

Se déplacer en auto-stop dans la ville semble facile. Pour beaucoup de mes collègues c'est une pratique habituelle, quotidienne, elles ne pensent même pas au bus. Elles organisent leurs mouvements à partir de la solidarité des automobilistes aux feux rouge, où ils doivent s’arrêter. Je pense que c'est une attitude devant la vie, cela ne me réjouit pas beaucoup d'être dans l'attente du gentil personnage qui, finalement, m’emmènera. Mais parfois je n'ai pas d’autre option. C’est une question d'heures ou de minutes. On dépend de la chance et de la conscience de ceux qui sont au volant. Il y a beaucoup qui n’écoutent même pas la question : « vous seriez si aimable, vous allez jusqu’à… », ils bougent la tête en un NON synchrone ; d'autres, en voyant de loin les feux de signalisation au rouge, ralentissent pour ne pas s'approcher de la zone où plus d’une font de l’auto-stop. Par chance, ceux qui disent oui sont nombreux ou, même, ceux qui sans connaître notre destination font ce geste convoité, indiquant que l’on peut monter.

L’auto-stop a ses secrets. Qu’importe s'il s'agisse d'un voyage interprovincial, jusqu'au kilomètre 72 de l'autoroute de Pinar del Rio ou d’un point de la capitale. Même quand on n’est pas dans l’île, c’est une des pratiques qui nous manque le plus. Le découvrir est toute une révélation.

La première chose est de chercher une intersection. Ensuite il faut prendre sa place et quasi la marquer, car d'autres vont arriver et la concurrence commencera … Qui partira en premier ? Généralement ce n’est pas moi. Un visage de désespoir ou de total désinvolture peut parfois fonctionner. Ce qui ne peut pas manquer, au moins selon mon expérience, est d’être aimable. En fin, c’est une faveur, même si elle transcende les limites, et de nombreuses fois c’est la seule façon de se déplacer… C’est de pure solidarité. Ils le savent. Mais cela me dérange beaucoup quand il est évident qu'ils disent non sans la moindre contemplation, ou qu’ils mentent… ils ne perdent rien en aidant leur prochain.

Je me souviens qu’en pleine période spéciale du peu de voitures qui circulaient en ville. Si elles étaient étatiques, elles avaient l'indication de « prendre des autostoppeurs ». Quand les chosent irent un peu mieux, la pratique est restée au libre arbitre du chauffeur. Et comme nous, les cubains, avons l’habitude de nous surpasser… quelques voitures appartenant à des entreprises se convertissent maintenant clandestinement en taxis de 10 pesos : Survivre est la justification.

Je suis au coin de la rue en pensant à ça, pressée d'arriver. Je regarde ma montre constamment et je suis à moitié désespérée, sans rien laisser paraître pour que le chauffeur m'emmène. Je ne sais pas si le feux rouge change très rapidement, si je me suis trompée souvent en choisissant à qui demander, mais il semble que ce n’est pas mon jour de chance. Au milieu de l'Avenue 23, une des principales artères de la capitale, ce n'est pas simple de se déplacer parmi les voitures jusqu'à rencontrer la bonne. Pour le comble, tous ceux qui s’arrêtent à ma hauteur sont des taxis et à ceux-là on ne leur demande pas, à moins d’avoir les 10 pesos.

Je ne suis pas sûre, mais je crois que c'est le seul pays au monde où les taxis ne vont pas où le client le nécessite, car ils ont des routes prédéterminées. Ils ont un prix fixe, que tu ailles à cinq rues de là ou que tu fasses un court voyage dans la ville. Ils décident, car ils sont particuliers. Beaucoup sont d'anciennes voitures américaines, la majorité des années 50, réparés de nombreuses fois et accommodées aux exigences de la Cuba du moment, on les appelle « almendrón » (grosse amande). En résumé, ils ne prennent pas d’autostoppeurs.

Un taxi Lada, une voiture populaire de l’ère soviétique, qui perçoit la course en CUC – notre autre monnaie – me propose de m’emmener pour 10 pesos cubains. Je n'ai pas pu accepter. Je ne les avais pas, donc j’ai continué à faire du stop au coin de la rue, en attendant  celle qu’on ne paye pas, d’où tu descends vite afin de ne pas gêner le trafic et plus vite encore tu remercies ton bienfaiteur. Le regard sur la montre et le feu rouge signale qu’il est temps de se lancer à la charge. Une nouvelle fois une file de taxis, pas une voiture particulière ou étatique.

Un chauffeur de « almendrón » s'arrête en face de moi. La voiture est vide. Il me regarde, mais il sait déjà que je ne vais rien lui demander. Cela n’a pas de sens. Quelques instants avant que le feu change il me demande : « Où vas-tu ? » Je lui réponds : « 23 et 12 ». Il fait un signe et il me dit qu'il m'emmène.

Je monte rapidement, mais mentalement je me demande s'il avait compris. Je ne peux pas payer pour ses services. Le dialogue s’engage lentement. Les questions de routine. Les réponses de toujours. Plusieurs personnes l'arrêtent durant le trajet, mais elles vont à Playa et lui à Marianao. Personne ne monte. Il dit qu'il fait toujours ce parcours, et il ajoute qu’aujourd'hui il n’y a pas  beaucoup de clients. Par contre, il y a beaucoup de monde dans la rue.

J'ai eu de la chance, après tout, un taxi m'a pris en stop. Je le remercie avec le plus beau de mes sourires. Il m'aide avec la porte, le point faible de ces reliques roulantes en plein XXIème siècle. Il est probable que nous nous ne reverrons jamais. Aujourd’hui, ma journée a été sauvée par le chauffeur d’un « almendrón ».

Habana XXI

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