Un espace de liberté pour le cinéma cubain ?

2017-11-23 19:08:39
Marleidy Muñoz
Un espace de liberté pour le cinéma cubain ?

De jeunes réalisateurs cubains se donnent rendez-vous chaque année pour le festival Muestra Joven. Leur responsabilité en tant qu'intellectuels : témoigner de la réalité cubaine et la critiquer.

D'année en année, le festival de l'audiovisuel jeune de Cuba se fait plus offensif. Si les politiques éditoriales essaient de taire les histoires qui abordent notre société de manière dérangeante, les jeunes réalisateurs proposent des esthétiques provocatrices et des regards sur la réalité socioéconomiques tout aussi transgressifs.

Les nouveaux cinéastes qui présentent leurs œuvres au festival Muestra Joven, organisé sous les auspices de l'Institut cubain de l'art et de l'industrie cinématographiques (ICAIC), y trouvent un espace qui donne une légitimité à des films du circuit underground que la télévision refuse généralement de diffuser.

Depuis seize ans, le festival se veut une plate-forme rassemblant nouveaux créateurs et visions esthétiques. Il offre une visibilité et un soutien à des productions qui bénéficient moins des financements et du réseau de distribution officiels.

Que le spectateur ne s'attende pas à n'y trouver que des chefs-d’œuvre. Ce sont des films en construction de cinéastes âgés de moins de trente-cinq ans et qui s'inscrivent principalement dans les axes thématiques suivants : diversité sexuelle, violence, spiritualité, mémoire historique, marginalité et famille.

Une vitrine pour le nouveau cinéma cubain

Au rendez-vous de cet événement, les espaces Haciendo Cine, avec une présentation de films en vue de leur financement (pitch), et Moviendo ideas (déconstruction des œuvres en lice au concours), ou encore la publication de Bisiesto, qui propose une réflexion sur la nouvelle génération de créateurs audiovisuels.

Les meilleurs films des catégories Fiction, Documentaire et Animation reçoivent une récompense de 3 000 pesos (120 CUC) et une œuvre d'art. Un Prix spécial et un Prix de la meilleur affiche, tous deux de 1 000 pesos (40 CUC), sont également décernés.

Les films sont également gratifiés d’un diplôme dans les catégories scénario, réalisation, production, photographie, édition, prise de son, bande-son, musique de film, direction artistique, meilleur acteur et meilleure actrice. Nouveauté en 2017 : la création d'un Prix du public.

Même si les prix sont d'un montant très modeste, les réalisateurs attendent chaque année ce concours, qui leur permet de faire reconnaître la qualité de leur travail, de gagner une légitimité dans le cinéma cubain et de trouver un tremplin vers d'autres concours (festivals de cinéma de Gibara, de Guadalajara, de Veracruz et de La Havane).

La non-fiction a longtemps constitué un créneau important pour les jeunes créateurs, mais le nombre de films de ce genre a diminué ces dernières années. En revanche, en termes de qualité, de sélection des sujets, de scénarios et de réalisation, les progrès continuent.

De nombreux jeunes réalisateurs ont misé sur le documentaire lors des dernières éditions du festival, parfois sans en maîtriser tout à fait les outils, mais en prenant leurs responsabilités en tant qu'intellectuels, pour dénoncer une réalité, témoigner sur Cuba.

C'est l'une des raisons pour lesquelles le festival fait salle comble, malgré une communication peu efficace de la part des médias officiels, comme pour d'autres événements du cinéma.

Le nombre de fictions, assez réduit auparavant, a augmenté. L'animation connaît une crise qui s'est manifestée lors de la 16e édition par l'absence de films en lice dans cette catégorie.

Il faut dire qu'un certain nombre de réalisateurs ont une charge de travail qui ne leur a pas permis de prendre part au concours en raison de leurs obligations dans l'industrie cinématographique. D'autres ont dépassé l'âge limite de trente-cinq ans. On peut également expliquer ces difficultés par l'absence de formation en animation, et ce, même à la faculté, des moyens de communication audiovisuels  (FAMCA) de l'université de La Havane.

Recherche expérimentale et rénovation

Si l'on devait citer quelques films qui se sont fait remarquer ces dernières années, il faudrait parler de Luxemburgo, de Fabián Suárez, une histoire complexe liée à une sexualité gangrénée par la violence.

Il faudrait également évoquer Duelo, d'Alejandro Alonso, qui aborde l'enfance et les conflits familiaux. Le dessin animé Dany y el Club de los Berracos, de Víctor Alfonso Cedeño, est une série qui fait rire et réfléchir le public depuis plusieurs années.

De son côté, le film AM (réalisé par Lala Miñoso) a planté son décor dans la vie underground de La Havane. Délinquants, proxénètes, prostitués et travestis sont dépeints sans complaisance et il ne faut pas y chercher d'issue salutaire ou de modèles héroïques. On y découvre un modèle du macho qui n'est qu'un masque pour une partie de la société cubaine.

Les nouvelles générations n'ont plus tellement confiance en l'avenir, elles ont vu comment les aspirations de leurs parents sont parties en fumée et c'est cet état d'esprit que traduisent leurs productions audiovisuelles. « C'est tout un bouillon d'idées » assure le célèbre réalisateur cubain Fernando Pérez (Suite Habana), qui a présidé Muestra Joven pendant plus d'une décennie.

Pour sa part, le jeune réalisateur Juan Carlos Calahorra, membre du comité de sélection des œuvres, signale que de nombreux cinéastes cubains ressentent de la reconnaissance envers Muestra Joven, un sentiment que partagent aussi ceux qui ont quitté le pays.

Au sujet des rapports entre le festival et l'ICAIC, Juan Carlos Calahorra explique : « Les relations ont toujours été tendues. Nous avons obtenu des choses et nous en avons perdues d'autres. Il n'est pas possible de s'entendre sur certains terrains, mais nous essayons de tendre vers les limites. Le concours est un lieu de médiation entre ce qui est légitime et ce qui émerge, nous luttons pour que cela soit un espace de liberté. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de frictions avec l'ICAIC et les structures culturelles qui le chapeautent, mais si nous n'avions pas l'impression que nous travaillons dans la liberté, nous ne ferions pas Muestra Joven. »

Traduction : F. Lamarque

Habana XXI

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