Une histoire sur quatre roues



Entrevue avec Marcelo Gorajuría

Depuis le premier véhicule qui a roulé dans les rues cubaines à la fin du XIXème siècle jusqu'aux rapides automobiles japonaises d’aujourd’hui, Marcelo Gorajuría nous relate une histoire de passion et de persévérance.

 

Les havanais ont réagi avec panique ce jour de décembre 1898, quand ils ont vu se déplacer La Parisienne, une automobile française, à la vitesse extraordinaire de 12 kilomètres à l’heure. C’était la première machine qui à circuler dans les rues de Cuba. Son propriétaire, José Muñoz, représentait l'entreprise productrice de ces véhicules de leviers et de courroies dans l'île, dont le prix était de 1000 pesos, une fortune pour l'époque.

Bien que la bruyante machine ait dû être réembarquée vers la France, l’investissement de José Muñoz n'a pas été inutile. La paix entre l'Espagne et les Etats-Unis avait été signée le 10 décembre à Paris, c’était la fin d’une guerre dévastatrice de trois ans, une nouvelle ère commençait dans l'île. Seulement six mois plus tard, le pharmacien Ernesto Sarrá a acquis une Rochet-Schneider, provenant de Lyon, capable de se déplacer à 30 kilomètres à l’heure.

Plus d’un siècle après, Marcelo Gorajuría travaille sur un livre à propos de l'histoire de l'automobile à Cuba, un thème auquel il a dédié une bonne partie de sa vie depuis qu’il est entré pour la première fois dans un atelier de mécanique avec un ami d’adolescence.

« J’entendais les mécaniciens parler des moteurs, des marques de voitures avec leurs diverses qualités et défauts. En ce temps, comme maintenant d’ailleurs, je me déplaçais fréquemment en  taxis particuliers et la curiosité me poussait toujours à demander la marque et l'année », rappelle-t-il.

Ensuite il a travaillé comme traducteur pour un fabricant européen d’automobiles. Lors de ses voyages sur le vieux continent, il a visité des usines et il a assisté à des compétitions de différents types.

L'Europe vs les Etats-Unis

Les premières automobiles qui ont circulé dans l'île étaient de fabrication française, pourquoi ?

La France a été un des premiers pays où se sont concrétisées les idées et les solutions pour l'apparition de l'automobile dans sa conception la plus proche de ce qu’est une voiture actuellement.

Nous savons aussi qu’en 1889 a eu lieu la grande Exposition Universelle de Paris où étaient présents les ingénieurs et les dessinateurs de voitures les plus avancés dont la conséquence a été l'ouverture d'usines qui sont encore des points de références sur le marché mondial, comme c'est le cas de Peugeot.

Cependant, vers le milieu du XXème siècle, la majorité des voitures provenait des Etats-Unis. Comment expliquez-vous ce changement ? Combien de voitures américaines, approximativement, sont entrées à Cuba avant 1959 ?

Les Etats-Unis, bien qu'ils entrent sur le marché un peu plus tard, au début du XXème siècle, ont rapidement développé leur industrie, marquant même des records quant au nombre de ventes. D'autre part, les deux guerres mondiales ont eu lieu en Europe, très loin du territoire nord-américain, et elles ont frappé sévèrement l'industrie automobile de cette région. Ceci a contribué à la grande avance des entreprises nord-américaines.

La grande présence des Etats-Unis sur le marché cubain et la proximité de nos côtes, reliées par des voyages quotidiens, ont eu comme résultat le remplacement des voitures européennes par celles fabriquées aux Etats-Unis. La possession d’une automobile est rapidement devenue une passion dans l'île.

Il est assez difficile de préciser avec exactitude combien de voitures américaines sont entrées à Cuba. Mais sans hésiter, suite à quelques statistiques, nous pouvons affirmer qu'elles ont largement dépassé les 150 000 unités jusqu'à la fin des années 50.

Les anciennes et les classiques

Les premières tentatives pour organiser des écuries des voitures anciennes ou classiques ont lieu vers le milieu des années 90.

À quoi doit-on cette renaissance de l'intérêt pour les voitures d’une autre époque ? Quelle est la différence entre « anciennes » et « classiques » ?

À Cuba, si nous prenons en considération la grande variété des marques et des maisons spécialisées de l'industrie automobile qui existaient dans toute l'île ainsi que le grand nombre de courses organisées, nous pouvons constater le développement d’une solide culture et d’une passion pour l’automobile. À un tel point que dans les années 50 ont eu lieu des événements mondiaux de premier ordre, avec la présence des plus prestigieuses marques et des plus célèbres pilotes du moment.

Tout ceci, plus l’énorme quantité de voitures anciennes qui circulent encore, a rallumé l'amour pour la conservation et l’envie de regrouper les propriétaires qui voient dans les automobiles plus que le service qu’elles rendent quotidiennement. Elles font partie de l’ample mémoire historique d’appartenance à une activité humaine qui est arrivée pour rester.

Les distinctions entre « anciennes » et « classiques » sont variées et sont l'origine de fréquentes polémiques. Simplement, et sans entrer dans des détails très techniques, je peux dire que les classiques sont en général des voitures qui marquent des points de repère quant au développement technologique de leur époque. En outre, elles n’étaient pas produites à grande échelle, étaient populaires et présentaient  des designs audacieux et attrayants. Il n’en reste que peu d’exemplaires actuellement et ils sont recherchés par les collectionneurs.

Il faut préciser que, même si les organisations chargées internationalement de classifier les classiques ont créé des paramètres pour les sélectionner, elles offrent aussi la possibilité que chaque pays puisse appliquer certains éléments de grand intérêt national.

La voiture ancienne, en réalité, est celle fabriquée avant 1961, bien que l'on accepte déjà celles fabriquées avant 1971. Une voiture classique peut être ancienne, mais une voiture ancienne n’est pas forcément classique.

Que pensez-vous de l’ample opinion, spécialement hors de Cuba, soutenant  que la conservation de voitures anciennes dans l'île est un miracle ?

Oui, la conservation du grand stock de voitures à Cuba est un miracle. Un miracle qui se conçoit grâce aux mains des mécaniciens, des tôliers, des électriciens, des peintres, des propriétaires et d’un groupe de personnes passionnées par cette activité. Ceux qui luttent pour la conserver, l'étendre et l'exposer avec passion et avec une saine fierté.

La culture de l'automobile, sans aucun doute, existe déjà depuis plus d'un siècle, elle est vivante et se résiste à mourir malgré de diverses difficultés économiques, de compréhension, de manque de pièces et d'information. Je crois fermement que cette culture et cette passion se maintiendront chez les cubains.

Ces joyaux plus ou moins élégants, mais joyaux quand même, dans l’ample conception du mot, continueront à donner à se distinguer à côté d’un vieux boléro, d’un son, d’une canne à sucre ou d’un cigare… et de la passion pour le baseball.

Les quatre étapes

Bien qu’il s'avère impossible d’établir des limites chronologiques précises, l'histoire de l'automobile à Cuba comprend quatre étapes clairement reconnaissables :

- La vague européenne

(De la fin du XIXème siècle jusqu'à la décennie 1910)

La première automobile arrive en décembre 1898. La Parisienne, fabriquée en France, provoque un grand émoi à La Havane. L’entrée de véhicules se régularise progressivement à partir de 1899. Des voitures européennes comme Rochet-Schneider et Darracq dominent le panorama durant les deux premières décennies du XXème siècle.

- L'invasion nord-américaine

(Du milieu de la décennie 1910 jusqu'à 1959)

Les premières automobiles de la marque Chevrolet entrent en 1912 et, deux ans plus tard, se sont les Ford. À partir de ce moment, et progressivement, les voitures américaines auront l'hégémonie dans les rues et sur les routes cubaines. En 1959, plus de quatre-vingt-treize pour cent des voitures qui circulent dans l'île sont fabriquées aux Etats-Unis. À cette époque plusieurs compétitions ont eu lieu sur des circuits urbains et sur routes. La Havane accueille deux courses du Championnat du Monde de Formule 1, en 1957 et 1958.

- Sous l’égide socialiste

(Des années 60 jusqu'à la disparition de l'URSS en 1990)

Avec le triomphe de la Révolution conduite par Fidel Castro et la rupture des relations avec les Etats-Unis, l'Union Soviétique (URSS) et avec elle le camp socialiste prend la place de ce pays comme principal fournisseur de véhicules à moteur et, en général, de toute l'économie. Les Lada, Volga, Skoda, Moskvich, Fiat Polski et autres marques remplacent les voitures américaines.

- Un peu de tout

(Du début de la crise économique des années 90 jusqu'à nos jours)

Après la disparition de l'URSS et la chute des régimes communistes en Europe de l'Est, Cuba a été obligée de chercher de nouveaux fournisseurs. Cette nécessité a provoqué une diversification des marques d'automobiles qui circulent dans l'île, provenant surtout d'Europe (Peugeot, Citroën, Renault, Audi, Mercedes Benz…) et d'Asie (Toyota, Mitsubishi, Hyundai, QQ…). Les vieilles voitures américaines ont reconquis une partie de leur ancien rôle, devenant une des solutions les plus effectives face au déficit du transport public.

Par Boris Leonardo Caro

Journaliste cubain.