Une île sans maison (2/2)



Dans les années 90, Fidel Castro comprit vite que le plan de construction de 100.000 logements par an allait partir en fumée en même temps que l’Union Soviétique disparaissait. Les édifices préfabriqués ont dû céder le pas aux constructions alternatives. C’est pourquoi l’Île commença à se peupler de « maisons peu coûteuses ». Les blocs d’argile et de ciment artisanal ont pris la place de l’acier et du ciment industriel.

Rationnés dans les matériaux de constructions, les Cubains se sont petit à petit convertis en réparateurs hors pair davantage poussés par la bonne volonté que par de bonnes connaissances techniques. Le comble est que, lorsque la fièvre des « logements à bas coûts » prit fin, l’immobilier chuta terriblement jusqu’en 2004.

Des logements par eux-mêmes

À Cuba, la construction de logements n’a pas été régulière durant les 25 dernières années. Bien que 41.000 maisons se soient élevées en 1985, avant la crise économique, ce chiffre est tombé à 15.352 en 2004. Après une brève recrudescence en 2005 et 2006, le secteur a de nouveau chuté en 2007. L’année dernière, seuls 32.400 nouveaux logements ont été construits.

Un détail intéressant dans ce panorama est la prépondérance des constructions privées. Depuis le milieu des années 90, à quelques exceptions près, les coopératives agricoles et la population cubaine en général ont construit davantage de logements par eux-mêmes que les entreprises publiques. Lors des deux dernières années, la tendance a commencé à s’infléchir même si elle devrait reprendre prochainement de la vigueur avec les réformes entreprises par le gouvernement de Raúl Castro.

Une des Grandes Lignes approuvées durant le VIème congrès du Parti Communiste est claire sur ce sujet : « la construction de logements devra s’accentuer avec la valorisation des constructions personnelles et d’autres voies non étatiques ». Mais cette libéralisation du secteur du bâtiment a dû faire face aux vieux principes de l’économie cubaine.

Ainsi, en mai dernier, une série de reportages publiés par le journal officiel Granma révéla que la vente de matériaux de construction, dorénavant légale sans paperasserie bureaucratique, n’a pu prendre son essor à cause de la désorganisation chronique de l’Île. Dans plusieurs endroits, les magasins ont ouvert avant même d’avoir conclu les ententes nécessaires avec les fournisseurs et les transporteurs. En outre, aucune étude de marché n’a été réalisée. C’est clairement mettre la charrue avant les bœufs.

La main d’œuvre est l’autre question en suspens. Les maçons, plombiers, charpentiers et autres travailleurs qualifiés demandent des prix exorbitants pour leurs services, bien au-delà du budget des familles les plus nécessiteuses. C’est peut être pour cette raison que s’accumulent les « chalets » dans certaines zones de La Havane, reflétant l’essor d’une classe de nouveaux riches à Cuba, alors que dans les quartiers pauvres, les ruines s’étendent sans fin.

La fin du marché noir ?

Le Gouvernement a finalement écouté la vieille demande des Cubains en annonçant, lors du VIème congrès du Parti Communiste, qu’il autorisera prochainement la cession de logements entre personnes physiques (à la différence des personnes « morales »). Tant qu’aucune loi ne rend cette mesure effective, on ne peut pas dire comment se feront les transactions qui, depuis des années, sont illégales grâce au marché noir et avec le soutien corrompu de la bureaucratie.

Le décret-loi 233 datant de 2003 et érigeant l’État comme unique acheteur légal des logements restera en vigueur en attendant que les changements se produisent. Mais les Cubains se sont toujours arrangés pour acheter et vendre leurs maisons dans un pays où le marché immobilier n’existe pas. Pire, en 2001, Fidel Castro a même demandé d’arrêter de vendre des appartements aux étrangers via les entreprises mixtes.

Certains experts suggérèrent que les entreprises d’État devraient construire des immeubles à louer pour les Cubains. Cela allégerait en partie la forte demande de logements tout en accumulant les ressources nécessaires pour supporter les secteurs ayant moins de stabilité économique.

Cependant, aucun geste ne va en ce sens. Bien que la location de chambres et de maisons soit légale, la demande est telle que de nombreuses personnes louent illégalement leur logement pour éviter de payer des impôts. Le prix mensuel d’un studio avec salle de bains et cuisine dans le quartier de Vedado peut dépasser les 100 CUC.

À Cuba, l’autre moyen d’acquérir un logement est le troc. Selon le décret-loi 211 datant de 2000, ces opérations requièrent l’assentiment de la Direction Municipale du Logement dont un bon nombre de ses fonctionnaires se sont enrichis grâce aux pots-de-vin offerts en échange d’une accélération des démarches ou d’un accord d’une opération d’échange qui aurait dû être refusée.

Ce « fleuve trouble » attire aussi bien d’obscurs bureaucrates que d’astucieux négociants (connus sous le nom de « coureurs d’échanges ») se chargeant autant des recherches de logements que des démarches administratives en aval. Ces personnes possèdent des contacts dans les Bureaux du Logements et dans les services notariaux, lesquels reçoivent aussi leur part dans ces opérations. En résumé, la bureaucratie, mal payée par l’État, « organise » des difficultés qui se résolvent vite par le paiement des pots-de-vin.

Les Cubains entrent dans la seconde décennie du XXIème siècle dans une situation précaire : agglutinés, logés dans des refuges, empêtrés dans un labyrinthe de démarches sans certitude d’obtenir un logement ou chargeant des brouettes de ciment, de briques et de sable (comme le répète une vieille chanson populaire). Personne n’ose pronostiquer quand chaque famille cubaine aura « un logement convenable » tel que l’a promis Fidel Castro en 1953. Aujourd’hui, ces promesses semblent s’éloigner dans un pays ayant moins besoin de discours révolutionnaires que de réformes pour conjurer la crise.