Une nuit à Rotilla


Ph


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Pour moi Rotilla était un mythe, comme ce légendaire Festival de Woodstock qui a marqué les années 60 aux Etats-Unis avec un sceau de contre-culture. Mais Rotilla et son Festival de Musique Électronique vivent encore chaque année sur la plage de Jibacoa, à 57 kilomètres de La Havane, et je m'y suis rendu, cette fois seul, avec mon appareil photo et les yeux bien ouverts, pour découvrir la fête la plus folle de Cuba.

J’ai voyagé depuis Guanabo, la fin des appelées Plages de l'Est de La Havane, jusqu'à Jibacoa dans une camionnette remplie d’avides jeunes d’une vingtaine d’années, en shorts et sandales, chargés d'énergies pour survivre à trois jours de musique ininterrompue. La majorité sortaient à peine de l'adolescence quand le producteur Michel Matos et le DJ Joyván Guevara (DJoy de Cuba) ont inventé cet événement sur la petite plage de la côte havanaise, il y a 12 ans.

Musique électronique dans le pays de la salsa

Nous arrivons et devant moi s’ouvre un village de tentes improvisé et des milliers de jeunes qui fourmillent entre les vagues, le sable et le boqueteau. Il commençait à faire nuit et il restait encore des espaces pour s’installer. Quelques heures plus tard il s'avérait quasi impossible de trouver un morceau de terre où planter une tente et se reposer. Pour moi, qui ne prétendais pas dormir une minute, c'était un détail sans importance.

D’habitude, Rotilla accueillait exclusivement des créateurs de musique électronique, une troupe de DJ en plein essor, inconnu dans le pays du son et de la trova traditionnelle du style du Buena Vista Social Club, de la salsa cubaine et du reggaeton, propriétaires du goût des majorités et des intérêts des maisons de disques. Toutefois, avec le temps, des portes se sont ouvertes à d'autres expressions artistiques alternatives.

Sur l'Electro Stage, la scène où une quarantaine de DJ projettent leur musique, se sont sommées celles de Fusion Stage et d’Arena Stage. Dans cette édition, célébrée du 6 au 8 août, on attendait la présence de reconnus groupes nationaux de rock et de hip-hop, entre eux Los Aldeanos, le duo de rappeurs contestataires ayant le plus de fans parmi les jeunes de l'île.

« Le Rotilla Festival prétend se convertir en l’un des piliers de la jeune culture cubaine durant les prochaines années, comptant pour cela l'agglutination de tous les nouveaux artistes de grand talent que donne la nation, principalement dans les genres du Hip Hop et de la Musique Électronique », assurent ses organisateurs, dirigés par la maison indépendante MatraKa Producciones.

En allant d'un stage à l'autre je traverse la rivière maintes et maintes fois, jusqu'à ce que mon jean noir décoloré se couvre d’eau salée et de sable. Après avoir dansé sur le rap de DJ Neury y Mano armada dans la Fusion Stage, la chaleur m'oblige à quitter mon tee-shirt. Je ressemble à un de plus des milliers qui vibrent dans cette nuit incroyable, mais l’appareil photo me trahit et parfois ils m'abordent comme si j’aurais été un touriste.

La nuit avance et la plage se peuple de corps épuisés par une journée d'euphorie ou par l'alcool. Les tentes bordent les vagues et sur elles ondulent des drapeaux du Brésil, d'Allemagne, d'Espagne, du Pays Basque, des Etats-Unis et de Cuba. Ils ne sont peut-être pas le témoignage d'une présence internationale, mais un symbole du message que Rotilla envoie à l'univers : la paix, l’amour et la musique.

Dans un coin une file d’adolescents attend pour se faire imprimer un tatouage. Des dessins éphémères qui dureront trois jours, suffisants pour les montrer aux amis et dire avec fierté : J’étais là. Ensuite, quand il disparaîtra, ils retourneront dans la ville de toujours, avec sa chaleur et ses normes, sa pénurie et son incompréhension, ses présages de guerre nucléaire.

Personne n'a convoqué cette amène armée de mélomanes et de noctambules. Aucune organisation politique ne capitalise sa grande assistance, on ne paye aucune compagnie pour l'accès à cet espace de liberté créative et vitale. Rotilla est, en plus d’un festival, un mouvement spontané, indépendant, un véritable rara avis dans la Cuba du XXIème siècle.

Le jour se lève derrière les récifs de la côte. Dans l'Arena Stage la chanteuse de IA défit le public de répéter le refrain d'une chanson d’une forte sonorité électronique. Ceux qui ont dormi commencent à se réveiller ; ceux qui ont passé une nuit blanche essaient de ne pas tomber sous la fatigue d'une nuit trop longue.     

J’en profite pour monter sur un échafaudage et faire les dernières photos. Le travail terminé, je prends le chemin de la sortie vers la route. De nouvelles vagues de « rotilleros » arrivent pour vivre la dernière journée. Quelques-uns marchent devant, une jeune fille révèle : Musique, je ne peux pas vivre sans musique.

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