Une vie de chien



La réalité est devenue une tradition avec le temps, les villes cubaines assument l’image du chien errant dans les rues comme une partie de leur paysage urbain. Des banlieues les plus calmes aux avenues les plus fréquentées, les chiens des rues se multiplient dans toute l’Île sans que personne ne soit alerté par la situation.

Les dures années de la période spéciale ont sans doute conduit à une explosion du nombre de chiens errants. Devant les pénuries de nourriture à répétition, les propriétaires ont préféré se séparer de leurs animaux de compagnie.

La reprise économique a conduit un certain nombre de Cubains à s’occuper à nouveau de leur chien même si l’alimentation, autant des Hommes que des chiens, reste un défi permanent en raison des coûts importants et des pénuries régulières des produits alimentaires.

Des chiens de combat, des chiens de race, des corniauds

On a vu alors apparaître deux phénomènes : d’une part, l’élevage de chiens de race employés pour les combats et, d’autre part, celui d’animaux de souche plus élégants et plus exotiques. Les premiers représentaient l’expression d’une crainte économique et morale alors que les autres reflétaient davantage l’accroissement du niveau économique de certains Cubains. En effet, de son acquisition à son alimentation, l’élevage d’un chiot nécessite un budget dont la majorité des citoyens de l’Île n’ont pas les moyens.

Au travers de ces deux modes, renforcées par le souci d’enrichissement des uns et la sensibilité postmoderne des autres, toute une population canine est restée en marge. À Cuba, on les appelle les chiens sato. Ce sont des métis sans race définie, sans compétences pour le combat ni de charme pour refléter un statut. Ces animaux ont reçu sur l’échine les conséquences d’un lourd laisser-aller social.

Il est très difficile de croire qu’une personne aimant véritablement les animaux puisse les élever pour les convertir en machine à tuer ou en représentant insensible d’une race chique et cotée. Le manque de réactivité d’une grande partie de la société devant ce phénomène s’avère d’autant plus insultant. Ces animaux, en plus de la faim, de la maladie et des mauvais traitements, finissent souvent leur triste vie sous les roues d’un véhicule roulant à toute vitesse dans les rues de la ville.

La douleur des chiens errants

L'éternel embryon d'une prétendue Société Cubaine de Protection des Animaux a tenté quelques actions pour protéger ces chiens délaissés et pour éviter leur prolifération. De grandes campagnes de stérilisation ont été menées en même temps que des actions publiques de conscientisation des citoyens ont été développées à travers tout le pays. En outre, on chercha vainement à faire adopter ces chiens errants. Ces efforts altruistes ont continué sans soutien légal et sans l’efficacité sociale qu’ils devraient amener.

La situation des chiens errants à Cuba est une douleur qui m'accompagne. Je sais que l'action individuelle d’en recueillir un et d’en alimenter d'autres n’est qu’un petit pansement antiseptique placé sur une blessure qui requiert une chirurgie plus profonde. Une action institutionnelle s’impose pour amener les citoyens cubains vers la compassion et la solidarité dont ces animaux sont exclus.

De toute évidence, le rêve d’avoir de belles villes s’éloigne d’autant si des chiens maigres et malades pullulent dans les parcs et sur les avenues. C’est une chimère de prétendre que les espaces verts et les rivières reçoivent un traitement mérité  alors qu’aucune action n’est tentée contre une chose aussi visible qu’un chien écrasé au milieu de la rue.

Les chiens, fidèles compagnons de l’Homme depuis l’origine, méritent du respect comme n’importe quel organisme vivant offrant autant d’amour, de bonheur et de beauté.