Une ville en mouvement



Publié dans Opus Habana, Volume X, numéro 3, 2007

La compagnie Danza Teatro  Retazos  est infiniment liée à sa fondatrice et actuelle directrice Isabel Bustos. Située dans le centre historique de La Havane, la troupe de danseurs anime la ville depuis plus de deux décennies. Créé en 1987, ce projet artistique avait pour objectif de révolutionner la danse traditionnelle.

« J’ai été gitane pendant de nombreuses années, mon baluchon sur l’épaule pour seul compagnon. C’était il y a plus de vingt ans. Un jour, j’ai rencontré Eusebio Leal dans la Vieille Havane. Il était très ami avec Guayasamín que ma mère connaissait bien également. Après quelques discussions, j’ai réussi à me faire auditionner dans la maison Guayasamín », raconte Isabel.

Le nom Rezatos reflète les idées humanistes de cette femme née au Chili, qui a longtemps vécu en Équateur mais établie à Cuba depuis 1962.

« Au début, je ne savais pas quel nom donner à la compagnie : Manzana verde ? Cielo abierto ? J’ai pensé à Retazos en référence à la complexité de la vie. Les expériences s’enchainent avec une rapidité folle. Ainsi, la danse permet d’exprimer cet étourdissement devant les émotions, les sensations et les pensées qui défilent pour former petit à petit une histoire ».

Comment définiriez-vous la danse parmi tous les arts ?

Je pense que la danse renferme l’essentiel : la poésie qui est pour moi indispensable. Quand il n’y a pas d’air poétique, je n’apprécie pas l’œuvre.

Ma conception de la danse n’est pas traditionnelle. Je n’ai pas pour seul objectif de former des danseurs à la technique. Pour moi, la technique n’est qu’un support pour exprimer autre chose. Le plus important est de savoir ce que nous avons à dire. La lumière est peut-être fondamentale mais l’image est la première chose que l’on voit. La virtuosité consiste à mêler par des émotions l’image et le texte dramatique.

C’est pour cela que la danse que nous faisons est proche de la philosophie. Nous recherchons toujours de nouveaux concepts, de nouvelles formes tout en gardant un langage abordable. C’est une danse ouverte autant aux amateurs qu’aux intellectuels. J’ai la conviction que l’art véritable doit être abordable à tous.

[…]

Depuis deux ans, la Compagnie de Danza Teatro Retazos a son siège dans le Théâtre de las Carolinas. Comment avez-vous obtenu cet espace ?

Je crois que si je n'avais pas eu la persistance de poursuivre Eusebio Leal dans toute la Vieille Havane depuis tant d'années, je n'aurais jamais eu cet espace. J’ai beaucoup travaillé sur lui. Je pense l’avoir eu par épuisement !

« Cherches les lieux de tes rêves », m’a-t-il dit. Il m’en a proposé plusieurs, je lui répondais : « non, pas celui-là car il y a des colonnes », « plutôt celui-ci », « le plafond est trop bas », « celui-ci est trop étroit », « les dénivellations sont trop importantes dans celui-là ». A la fin, je crois qu’il ne voulait même plus me voir. Finalement, j’ai trouvé cet endroit. C’était un dépôt à miel avant d’être transformé en garage quelques années après.

Grâce à Eusebio Leal, j’ai pu réaliser mon rêve. Sa sensibilité et sa compréhension m’ont permis de stabiliser la troupe. Sans son soutien, je n’aurais rien pu faire ces vingt dernières années.

Pourriez-vous nous raconter l’origine du festival « la Vieille Havane, la ville en mouvement » ?

Ça a commencé très simplement. Mes jeunes danseurs et moi-même fréquentions régulièrement les maisons Simon Bolivar, Guayasamín, Obrapía et la maison du Mexique. Nous nous inspirions de tout ce qu’on voyait dans la Vieille Havane : les escaliers, les balcons, les patios…

Rapidement, le mouvement a pris de l’importance et d’autres troupes (cubaines et étrangères) ont paru intéressées. Lors de la dernière édition, plus de 1300 danseurs étaient présents alors qu’il n’y avait que nous en 1995.

Qu’est ce qui vous anime au quotidien ?

Que les gens ne viennent pas pour transcrire leur pièce de théâtre dans un espace plus ouvert mais l’inverse : qu’ils s’inspirent des espaces pour créer leur histoire. C’est tout un défi. Mon espace a une histoire particulière. Il est important de s’en inspirer.

Il s’agit de développer l’imaginaire, d’instaurer de nouvelles atmosphères propices à la création en gardant un niveau d’exigence élevé pour les chorégraphes et les interprètes. Ce n’est pas la même chose quand on travaille dans un espace clos.

Ici, notre scène est la ville toute entière. L’important est alors que les gens s’impliquent activement. Les meilleurs professionnels dans leur domaine travaillent ensemble : musiciens, chorégraphes, danseurs, comédiens…